Parashat VaYéra, Avraham le premier révolutionnaire

« J’ai fait la plus grande erreur de ma vie, lorsque j’ai signé la lettre destinée au Président Roosevelt recommandant la fabrication de la bombe atomique » (Albert Einstein)[1].

Alors même que l’Eternel s’apprête à détruire totalement les cinq cités de Sodome[2], de Gomorrhe, Tsevoïm, Admah et Tsoar (qui par la suite est épargnée) (Deutéronome 29 : 23) en raison de la corruption et du mal y régnant, Avraham prend la courageuse initiative de s’interposer entre l’Eternel et les Hommes :

כג וַיִּגַּשׁ אַבְרָהָם וַיֹּאמַר הַאַף תִּסְפֶּה צַדִּיק עִם-רָשָׁע. (בראשית יח: כג).ש

23 Et Abraham s’avança et dit : « Anéantirais-tu, d’un même coup, l’innocent avec le coupable ? (Genèse 18 : 23).

Avraham semble, de surcroît, donner une leçon de justice à l’Eternel !

כה חָלִלָה לְּךָ מֵעֲשֹׂת כַּדָּבָר הַזֶּה לְהָמִית צַדִּיק עִם-רָשָׁע וְהָיָה כַצַּדִּיק כָּרָשָׁע חָלִלָה לָּךְ–הֲשֹׁפֵט כָּל-הָאָרֶץ לֹא יַעֲשֶׂה מִשְׁפָּט. (בראשית יח: כה).ש

25 Loin de toi d’agir ainsi, de frapper l’innocent avec le coupable, les traitant tous deux de même façon ! Loin de toi ! Celui qui juge toute la terre serait-il un juge inique ? » (Genèse 18 : 25).

André Neher, le restaurateur du Judaïsme de l’après-guerre en France, écrit dans l’une de ses œuvres majeures « l’Essence du Prophétisme » : « La révolte naît lorsque l’interrogation ne concerne plus l’élu, mais Dieu… Le prophète demande pourquoi ? La question s’accroche à la cause et au but de l’action divine ; elle exige la révélation d’un sens, là où la réalité n’en fournit plus » (p. 294).

Ainsi, Avraham, suivant l’exemple de l’Eternel questionnant le premier Homme, Adam après sa faute, « אַיֶּכָּה où en es-tu ? » sur le plan de sa conscience (Genèse 3 : 9), requiert lui-même du Créateur une réponse ! Quel serait, en effet, le sens de la Création si l’innocent devait être frappé comme le coupable ?

יז אָמַרְתִּי אֲנִי בְּלִבִּי אֶת-הַצַּדִּיק וְאֶת-הָרָשָׁע יִשְׁפֹּט הָאֱלֹהִים כִּי-עֵת לְכָל-חֵפֶץ וְעַל כָּל-הַמַּעֲשֶׂה שָׁם. (קהלת ג: יז).ש  

17 Aussi me suis-je dit à moi-même : « Le juste et le méchant, c’est le Seigneur qui les jugera ; car il a fixé un temps pour chaque chose et pour chaque action. » (Ecclésiaste 3 : 17).

La parole d’Avraham sera-t-elle finalement entendue ?

N’ayant point trouvé les dix justes requis pour sauver les cités maudites, l’Eternel décide, alors, d’en détruire quatre mais d’épargner, pourtant, la cinquième, Tsoar, par le mérite d’Avraham. C’est dans cette ville que Lot avait demandé à l’Eternel de fuir la destruction.

כט וַיְהִי בְּשַׁחֵת אֱלֹהִים אֶת-עָרֵי הַכִּכָּר וַיִּזְכֹּר אֱלֹהִים אֶת-אַבְרָהָם וַיְשַׁלַּח אֶת-לוֹט מִתּוֹךְ הַהֲפֵכָה בַּהֲפֹךְ אֶת-הֶעָרִים אֲשֶׁר-יָשַׁב בָּהֵן לוֹט. (בראשית יט: כט).ש

29 Mais, lorsque le Seigneur détruisit les villes de la plaine, il s’était souvenu d’Abraham ; il avait fait échapper Loth du milieu de la subversion, tandis qu’il bouleversait la contrée où avait demeuré Loth. (Genèse 19 : 29).

L’Eternel se souvient de l’interrogation d’Avraham qui s’avère salvatrice au moins pour Tsoar.

Avraham se voue à l’Humanité dont il s’avoue responsable. Ne resterait-il qu’un homme pour sauver l’Humanité ? Il serait cet homme !

Le Rav Lord Jonathan Sacks affirme que « Lorsque de mauvaises choses surviennent dans une société, lorsque la corruption, la violence et l’injustice prévalent, il est de notre devoir de protester, même s’il semble probable que cela n’aura aucune influence. Pourquoi ? Parce que c’est ce que requiert l’intégrité morale. Le silence peut être considéré comme une acceptation »[3].

Les deux bombes atomiques envoyées sur Hiroshima et Nagasaki en 1945 sur l’ordre du Président Truman, aidé en cela par des scientifiques comme Oppenheimer, s’abattront sans aucune distinction d’ordre éthique sur la population japonaise.

Pourquoi le texte biblique évoque-il le questionnement de l’Eternel ?

יז וַיהוָה, אָמָר הַמְכַסֶּה אֲנִי מֵאַבְרָהָם אֲשֶׁר אֲנִי עֹשֶׂה. (בראשית יח: יז).ש

17 Or, l’Éternel avait dit : » cacherais-je à Abraham ce que je veux faire ? (Genèse 18 : 17).

Le questionnement divin fait écho à la conscience du Divin vibrant en l’Homme, l’enjoignant comme Avraham à se révolter face à l’iniquité du monde. Avraham, n’écoutant que la voix de sa conscience, dialogue avec la divinité par esprit de Justice, montrant par là la voie que l’Humanité doit emprunter pour faire régner cet esprit de Justice parmi les Hommes, esprit si souvent bafoué et renié, voire même occulté par un abus de pouvoir si humain. Si au Moyen-Age, « Toute Justice émane du Roi » selon la formule du juriste Antoine Loysel (1536-1617), à partir de la Révolution française la Justice est rendue progressivement au pouvoir du peuple. Le philosophe Voltaire dans les Affaires Calas (1761) et du chevalier de la Barre, (1766) puis l’écrivain Emile Zola dans l’Affaire Dreyfus (1894-1906), répondent présent au cri de leur conscience et témoignent par leur noble geste que la Justice appartient au peuple.  

Le roi d’Egypte Avimelech, qui tenta de cohabiter avec la Matriarche Sarah contre son gré, fait appel à l’exigence éthique d’Avraham en revendiquant son droit d’être jugé équitablement malgré la faute morale dont on l’accable :

ד וַאֲבִימֶלֶךְ לֹא קָרַב אֵלֶיהָ וַיֹּאמַר אֲדֹנָי הֲגוֹי גַּם-צַדִּיק תַּהֲרֹג. (בראשית כ: ד).ש

4 Or, Avimélech n’avait pas approché d’elle [de Sarah]. Il dit : « Seigneur ! Tuerais-tu donc aussi un peuple innocent ? (Genèse 20 : 4).

Le commentateur Hezkouni interprète ainsi ce dernier verset :

«הֲרֵי אִם תַּהַרְגֵנִי [תַּהֲרוֹג אוֹתִי], צָרִיךְ אַתָּה לַהֲרוֹג גַם אֶת אַבְרָהָם, שֶׁנִּקְרָא « גּוֹי », כֵּיוָן שֶׁעַל דְּבָרָיו לְקַחְתִּיהָ [לָקַחְתִּי אוֹתָהּ]».

« Voici que si Toi [L’Eternel] Tu me tues, Tu Te dois également de tuer Avraham, qui est appelé « Nation » (Genèse 18 : 18), car je me suis fondé sur ses paroles (Genèse 20 : 2) pour prendre Sarah ».

Avraham est l’Homme de la Justice dont les prophètes d’Israël seront les hérauts :

יט כִּי יְדַעְתִּיו לְמַעַן אֲשֶׁר יְצַוֶּה אֶת-בָּנָיו וְאֶת-בֵּיתוֹ אַחֲרָיו וְשָׁמְרוּ דֶּרֶךְ יְהוָה לַעֲשׂוֹת צְדָקָה וּמִשְׁפָּט לְמַעַן הָבִיא יְהוָה עַל-אַבְרָהָם אֵת אֲשֶׁר-דִּבֶּר עָלָיו. (בראשית יח: יט).ש

19 Si je l’ai choisi, c’est pour qu’il prescrive à ses fils et à sa maison après lui d’observer la voie de l’Éternel, en pratiquant la justice et le droit ; afin que l’Éternel accomplisse sur Abraham ce qu’il a déclaré à son égard. » (Genèse 18 : 19).

[1] « I made one great mistake in my life, when I signed a letter to President Roosevelt recommending that atom bombs be made. » (Albert Einstein. Raconté par Linus Pauling dans une lettre du 28 juillet 1969 à Ronald W. Clark. 16 Novembre 16, 1954).

[2] Parashat Vayera : Genèse 18 : 1-22 : 24.

[3] « Hence the strong principle: when bad things are happening in society, when corruption, violence and injustice prevail, it is our duty to register a protest, even if it seems likely that it will have no effect. Why? Because that is what moral integrity demands. Silence may be taken as acceptance. » https://rabbisacks.org/noach-5781/

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Avec toutes mes amitiés,

Shabbat shalom!

Haïm Ouizemann

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