Parashat Hayé Sarah, derniers honneurs

En hommage au Rabbi Lord Jonathan Sacks (Zal)

« Ce n’est que tardivement, lorsque Simone Veil passait 50 ans, que la France découvrit que les racines de son engagement plongeaient dans la noirceur absolue, innommable des camps de la mort. C’est là qu’elle trouva en elle, pour survivre, cette part profonde, secrète, inaliénable qu’on appelle dignité. C’est là que malgré les malheurs et les deuils, elle conçut la certitude qu’à la fin, l’humanité l’emporte sur la barbarie. Toute sa vie fut l’illustration de cet invincible espoir.

Nous avons voulu que Simone Veil entre au Panthéon sans attendre que passent les générations, comme nous en avions pris l’habitude, pour que ses combats, sa dignité, son espérance restent une boussole dans les temps troublés que nous traversons. Parce qu’elle a connu le pire du XXe siècle et s’est pourtant battue pour le rendre meilleur. Simone Veil reposera avec son époux dans le VIe caveau. Elle y rejoindra quatre grands personnages de notre histoire : René CASSIN, Jean MOULIN, Jean MONNET et André MALRAUX. Ils furent, comme elle, des maîtres d’espérance. » (Discours du Président de la République française Emmanuel Macron lors de la cérémonie d’hommage à Simone Veil, 1er juillet 2018).

ב וַתָּמָת שָׂרָה בְּקִרְיַת אַרְבַּע הִוא חֶבְרוֹן בְּאֶרֶץ כְּנָעַן וַיָּבֹא אַבְרָהָם, לִסְפֹּד לְשָׂרָה וְלִבְכֹּתָהּ. (בראשית כג: ב).ש

2 Et Sarah mourut à Kiryath-Arba, qui est Hébron, dans le pays de Canaan ; Abraham y vint pour dire sur Sara les paroles funèbres et pour la pleurer. (Genèse 23 : 2).

A l’annonce du décès de Sarah à Hébron, la cité qui deviendra celle des Patriarches Avraham, Its’hak et Ya’akov, ainsi que des Matriarches Sarah, Rivka et Leah, Avraham quitte Beer Sheva et s’empresse de rejoindre sa défunte épouse bien-aimée. Avraham fait l’éloge funèbre de Sarah et se met à pleurer.

Il est intéressant de noter que le contenu de l’éloge funèbre d’Avraham ne nous est point connu, contrairement à ce qu’on aurait pu espérer.

Pourquoi cette concision du texte à propos de la mort de Sarah ?

Deux raisons peuvent, selon toute probabilité, l’expliquer. La première raison tiendrait au fait qu’Avraham, loin d’être un homme de paroles, est avant tout un homme d’action. A son propos les Sages enseignent : « אֱמוֹר מְעַט וַעֲשֵׂה הַרְבֵּה Emor ME’AT VaAsse Harbeh » (Pirkei Avoth, 1 : 15). L’autre raison serait que la Tora préfère généralement mettre en exergue la vie plutôt que la mort. Ainsi, la source biblique invite à nous souvenir de la vie de Sarah, sans fixer notre attention sur un éloge funèbre dont les paroles, aussi nobles soient-elles, réduiraient la profondeur et la richesse de la personnalité de la première Matriarche.

Toutefois, le premier verset de notre parashah[1], débutant et s’achevant par l’expression חַיֵּי שָׂרָה (« la vie de Sarah ») semble enfermer en son sein l’intégralité de ses pérégrinations :

א וַיִּהְיוּ חַיֵּי שָׂרָה, מֵאָה שָׁנָה וְעֶשְׂרִים שָׁנָה וְשֶׁבַע שָׁנִים שְׁנֵי, חַיֵּי שָׂרָה. (בראשית כג: א).ש

1 Et ce sont les vies de Sara, cent ans et vingt ans et sept ans, les années des vies de Sarah (Genèse 23 : 1).

La traduction d’André Chouraqui s’avère être la plus proche du texte original.

Rashi enseigne, sur ce verset :

« שְׁנֵי חַיֵּי שָׂרָה: כֻּלָּן שָׁוִין לְטוֹבָה»

« Les années de la vie de Sara : Toutes sont égales pour le bien. »

A tous les âges de sa vie, Sarah s’avère être une femme égale à elle-même, à ses principes, et elle se montre exemplaire aussi bien pour sa famille et ses proches que pour autrui. Sarah, fidèle à son époux Avraham, marche à ses côtés vers la terre de Cana’an (Genèse 12 : 5). Sur la requête d’Avraham, elle va jusqu’à mettre sa vie en danger en Egypte (Genèse ch. 20). Sarah est une femme humble et discrète (Genèse 18 : 9). Stérile (Genèse 11 : 30), elle enjoint à Avraham de prendre sa servante Hagar comme concubine (Genèse 16 : 2) afin de réaliser par elle la promesse de l’Eternel (Genèse 15 : 4-5). Elle est aussi celle qui, à l’instar du Patriarche Avraham, reçoit ses hôtes avec bienveillance, joie et amour (Genèse 18 : 6).

La Tradition rajoute à son propos :

«כָּל יָמִים שֶׁהָיְתָה שָׂרָה קַיֶּמֶת הָיָה נֵר דּוֹלֵק מִלֵּילֵי שַׁבָּת וְעַד לֵילֵי שַׁבָּת, וְכֵיוָן שֶׁמֵּתָה פָּסַק אוֹתוֹ הַנֵּר, וְכֵיוָן שֶׁבָּאת רִבְקָה חָזַר» (בראשית רבה ס׳: ט״ז).ש

« Tous les jours de la vie de Sarah, la lumière brillait de Shabbat en Shabbat et lorsqu’elle mourut, cette même lumière s’éteignit. Lorsqu’arriva Rivka, cette lumière réapparut » (Genèse Raba 60 : 16).

La mort de Sarah, aussi triste soit-elle, annonce la venue de Rebecca, la deuxième Matriarche. Le Ba’al HaTourim enseigne, à ce propos, que la taille minuscule de la consonne Kaph/ ‘כ du verbe « pleurer » dans la source originale (וְלִבְכֹּתָהּ- Genèse 23 : 2) témoigne qu’ « Avraham ne pleura que peu car Sarah était déjà avancée en âge » (Baal HaTourim sur le verset Genèse 23 : 2).

ש«לָמָּה כ’ קְטַנָּה? שֶׁלֹּא בָּכָה אַבְרָהָם אֶלָּא מְעָט לְפִי שֶׁזְקֵנָה הָיְיתָה». (בעל הטורים על הפסוק בראשית כג: ב).ש

En d’autres termes, l’éternité ne se mesure point à l’immortalité du corps matériel comme le pensaient les Pharaons d’Egypte, mais au plein accomplissement de notre vocation spirituelle et sociale, comme en témoigne la vie de Sarah.

Après avoir fait l’éloge funèbre de Sarah et l’avoir pleurée, Avraham se met en quête d’un caveau afin d’honorer sa mémoire :

יד וַיַּעַן עֶפְרוֹן אֶת-אַבְרָהָם לֵאמֹר לוֹ. טו אֲדֹנִי שְׁמָעֵנִי אֶרֶץ אַרְבַּע מֵאֹת שֶׁקֶל-כֶּסֶף בֵּינִי וּבֵינְךָ מַה-הִוא וְאֶת-מֵתְךָ קְבֹר. טז וַיִּשְׁמַע אַבְרָהָם אֶל-עֶפְרוֹן, וַיִּשְׁקֹל אַבְרָהָם לְעֶפְרֹן אֶת-הַכֶּסֶף אֲשֶׁר דִּבֶּר בְּאָזְנֵי בְנֵי-חֵת אַרְבַּע מֵאוֹת שֶׁקֶל כֶּסֶף עֹבֵר לַסֹּחֵר. (בראשית כג: יד-טז).ש

14 Et Éfron répondit à Abraham en lui disant : 15 « Seigneur, écoute-moi : une terre de quatre cents sicles d’argent, qu’est-ce que cela entre nous deux ? Enterres-y ton mort. » 16 Et Abraham écouta Éfron et lui compta le prix qu’il avait énoncé en présence des enfants de Heth : quatre cents sicles d’argent, en monnaie courante. (Genèse 23 : 14-16).

La cité d’Hébron – חֶבְרוֹן, où se trouve le caveau de la Machpela, est aussi la capitale du royaume de David avant d’établir celle-ci à Jérusalem, sur le conseil des Anciens (II Samuel 2 : 3-4 ; 5 : 4-5). Yits’hak et Yaakov s’installeront plus tard à Hébron (Genèse 35 : 27). 

Si les grands de ce monde comme Avraham Lincoln, André Malraux, Jean Moulin et Simon Veil jouissent des honneurs de leur Nation respective, ils ne le doivent qu’à la grandeur de leurs actions pour les générations futures.

Rabbi Lord Jonathan Sacks écrit :

« Les grands dirigeants commencent par visionner le futur, mais ils savent aussi qu’il y a un long périple qui sépare le présent du futur ; nous ne pouvons atteindre ce dernier que acte après acte, jour après jour. Il n’existe point de raccourci miraculeux – et s’il y en avait, cela ne serait d’aucune aide. Le recours à un raccourci aboutirait à une réalisation sur le modèle du ricin de Jonas, qui a poussé en une nuit, puis qui est mort en une nuit. Abraham n’a acquis qu’un seul champ et n’a eu qu’un seul fils qui poursuivra l’alliance. Pourtant, il ne se plaignit pas et mourut serein et satisfait. Parce qu’il avait commencé. Parce qu’il avait laissé aux générations futures quelque chose sur lequel bâtir. Tout grand changement est l’œuvre de plus d’une génération, et aucun de nous ne vivra aussi longtemps pour voir tout le fruit de nos efforts.

Les grands dirigeants voient la destination, commencent le périple et laissent derrière eux ceux qui le poursuivront. Cela suffit pour transmettre une vie d’immortalité ». (parashat Haye Sarah, 5781).

א טוֹב שֵׁם מִשֶּׁמֶן טוֹב וְיוֹם הַמָּוֶת מִיּוֹם הִוָּלְדוֹ. (קהלת ז: א).ש

1 Un bon renom est préférable à l’huile parfumée, et le jour de la mort au jour de la naissance. (Ecclésiaste 7 : 1).

 

[1] Parashat Haye Sarah : Genèse 23 : 1-25 : 18.

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Avec toutes mes amitiés,

Shabbat shalom!

Haïm Ouizemann

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