Parashat VaYigash, le temps de la réconciliation

 

« Monsieur le Président, Monsieur le Président de la Knesset, Mesdames, Messieurs,

Je sais ce que cela signifie pour certains d’entre vous d’entendre la langue allemande parlée dans cette Assemblée. Votre décision de m’inviter ici m’emplit de gratitude. Elle témoigne, je crois, de votre détermination à ne jamais supprimer le passé et de votre courage de chercher, malgré ce passé, à surmonter la paralysie induite par ses horreurs.

Devant le peuple d’Israël, je rends un humble hommage à ceux qui ont été assassinés, qui n’ont pas de tombes où je pourrais demander leur pardon. Je demande pardon pour ce que des Allemands ont fait, pour moi et ceux de ma génération, pour l’amour de nos enfants et des enfants de nos enfants, dont je voudrais voir l’avenir aux côtés des enfants d’Israël… Ce nouveau siècle devrait devenir un siècle de paix : paix pour les fils et filles d’Abraham et pour notre monde entier ! » (Extrait du Discours de Johannes Rau, Président allemand à la Knesset, 16 février 2000).

יח וַיִּגַּשׁ אֵלָיו יְהוּדָה וַיֹּאמֶר בִּי אֲדֹנִי יְדַבֶּר-נָא עַבְדְּךָ דָבָר בְּאָזְנֵי אֲדֹנִי וְאַל-יִחַר אַפְּךָ בְּעַבְדֶּךָ כִּי כָמוֹךָ כְּפַרְעֹה. (בראשית מד: יח).ש

18 Alors Juda s’avança vers lui, en disant : « De grâce, seigneur ! que ton serviteur fasse entendre une parole aux oreilles de mon seigneur et que ta colère n’éclate pas contre ton serviteur ! Car tu es l’égal de Pharaon. (Genèse 44 : 18).

L’histoire des frères[1] relatée dans le livre Béreshit (Genèse) est essentiellement une histoire chaotique faite de brisures, de chutes et de haine. Caïn s’approche de son frère pour le tuer ; Hagar est, avec son fils Ishmaël, frère d’Isaac, renvoyée par Sarah ; et Jacob, sur les conseils pressants de sa mère Rebecca (Rivka), fuit son frère Esaü habité par le ressentiment d’avoir perdu la bénédiction de son père Isaac. Un conflit règne également entre les deux sœurs Léah et Rachel (Genèse 29 : 31 ; 30 : 1 ; 8 ; 15 ; 20), conflit qui conduira les fils de Léah à haïr et jalouser Joseph, le fils préféré de Jacob car fils de sa femme bien-aimée Rachel.

La parashah VaYigash s’ouvre sur une nouvelle lumière d’espoir : la rencontre entre Juda (YeHouDaH) et son frère Joseph (YoSsePh).

 La racine verbale נ.ג.שׁ.  / N. G. Sh, mentionnée dans l’introduction de la péricope, possède au moins deux significations. Cette racine, à laquelle nous pourrions associer celle de N. G. S./ נ.ג.שׂ signifiant « tyranniser », signifie aussi bien  « s’approcher pour combattre » (II Samuel 1: 15) que « se rapprocher avec bienveillance, s’avancer vers l’autre » dans l’intention de conclure la paix, de se réconcilier.

Pourquoi Juda a-t-il été choisi pour rencontrer son frère Joseph ?

Deux raisons principales expliquent ce choix historique. Tout d’abord, Juda se porte garant de Benjamin (BeNYaMIN) (Genèse 43 : 9), et d’autre part, il œuvre très tôt pour sauver Joseph de la main fratricide de ses frères (Genèse 37 : 26-27), même si toutefois il est le responsable de sa condition d’esclave :

כז לְכוּ וְנִמְכְּרֶנּוּ לַיִּשְׁמְעֵאלִים וְיָדֵנוּ אַל-תְּהִי-בוֹ כִּי-אָחִינוּ בְשָׂרֵנוּ הוּא וַיִּשְׁמְעוּ אֶחָיו. (בראשית לז: כז).ש

27 Venez, vendons-le aux Ishmaélites et que notre main ne soit pas sur lui, car il est notre frère, notre chair ! » Et ses frères consentirent. (Genèse 37 : 27).

Il ne tient qu’à l’homme de transformer le monde de violence en un monde fondé sur le rapprochement, le dialogue et la réconciliation par le recouvrement d’une identité commune, d’une mémoire oubliée :

ד וַיֹּאמֶר יוֹסֵף אֶל-אֶחָיו גְּשׁוּ-נָא אֵלַי וַיִּגָּשׁוּ וַיֹּאמֶר אֲנִי יוֹסֵף אֲחִיכֶם אֲשֶׁר-מְכַרְתֶּם אֹתִי מִצְרָיְמָה. (בראשית מה: ד).ש

4 Et Joseph dit à ses frères : « Approchez-vous de moi, je vous prie. » Et ils s’approchèrent. Il reprit : « Je suis Joseph, votre frère que vous avez vendu pour l’Égypte. (Genèse 45 : 4).

Si, certes, Joseph part à la recherche de ses frères, comme le lui enjoint expressément son père Jacob (Genèse 37 : 13-14) pour s’enquérir de leur paix et surtout reconstruire le fil de la fraternité brisée, c’est Juda qui, à plusieurs reprises, va œuvrer pour finalement transformer cette rencontre avec Joseph en rencontre historique fondatrice de la future descendance de Jacob appelée à devenir la Nation d’Israël :

כ וַנֹּאמֶר אֶל-אֲדֹנִי יֶשׁ-לָנוּ אָב זָקֵן וְיֶלֶד זְקֻנִים קָטָן וְאָחִיו מֵת וַיִּוָּתֵר הוּא לְבַדּוֹ לְאִמּוֹ וְאָבִיו אֲהֵבוֹ. (בראשית מד: כ).ש

20 Et nous répondîmes à mon seigneur : ‘Nous avons un père âgé et un jeune frère enfant de sa vieillesse : son frère est mort et lui, resté seul des enfants de sa mère, son père le chérit. (Genèse 44 : 20).

Ce dernier verset, dans lequel Juda exprime toute son empathie à l’égard de son frère Benjamin, le second fils de Rachel, fait écho à l’histoire de Joseph et reprend en tous points le parcours de ce dernier.  Joseph, lui-même dénommé « le fils de la vieillesse », est également le fils préféré de son père (Genèse 37 : 3). Benjamin constitue le chaînon et le fondement identitaire par le biais duquel va se former l’intégrité familiale.

Puis Juda est envoyé en mission par son père Jacob à la rencontre de Joseph :

כח וְאֶת-יְהוּדָה שָׁלַח לְפָנָיו אֶל-יוֹסֵף לְהוֹרֹת לְפָנָיו גֹּשְׁנָה וַיָּבֹאוּ אַרְצָה גֹּשֶׁן. (בראשית מו: כח)ש

28 Et Jacob avait envoyé Juda en avant, vers Joseph, pour qu’il lui préparât l’entrée à Goshen. Et ils arrivèrent à Goshen (Genèse 46 : 28).

Cette rencontre entre les deux grandes figures bibliques, Joseph et Juda, est fondamentale dans la mesure où elle va permettre à la famille d’Israël de se cristalliser en un seul faisceau soudé autour de Jacob en Egypte et plus particulièrement dans la province séparée de Goshen/ גֹּשֶׁן dont l’anagramme en hébreu signifie « נִגָּשׁ, rencontrer ». Ainsi, alors que la descendance de Jacob ne s’exprime que par la présence de Joseph (Genèse 37 : 2), le chapitre 46 mentionne explicitement, après la réunion des frères et leur réconciliation, l’intégralité des noms de ceux-ci et, qui plus est, de leur descendance :

ח וְאֵלֶּה שְׁמוֹת בְּנֵי-יִשְׂרָאֵל הַבָּאִים מִצְרַיְמָה יַעֲקֹב וּבָנָיו… (בראשית מו: ח).ש

8 Et voici les noms des enfants d’Israël venus en Égypte : Jacob et ses fils… (Genèse 46 : 8).

Ce dernier point constitue le point culminant mettant un terme au conflit fraternel et ouvre la voie à la naissance du peuple hébreu comme entité unie et unique, se distinguant de la civilisation égyptienne fondée sur le culte des dieux et des étoiles.

Joseph aura réussi à faire reconnaître par ses frères leurs fautes à son encontre, étape nécessaire à toute réconciliation. Joseph est l’inventeur de ce que l’on dénomme aujourd’hui « la justice restaurative« . Le but n’est point d’emprisonner le coupable mais de lui faire avouer en public ses fautes. En Afrique du Sud, Nelson Mandela réussit à instaurer, en 1995, la « Commission de la vérité et de la réconciliation » visant à relever les violations des droits de l’Homme de 1960 à 1994. Le principe d’amnistie en échange de la confession et de la vérité est mis en place afin d’éviter toute forme de vengeance et permettre que réparation soit rendue aux victimes.

Rabbi Lord Jonathan Sacks enseigne :

« Ce qui importe, suggère la Torah, c’est que vous vous repentiez – que vous reconnaissiez et admettiez vos méfaits, et que vous changiez en conséquence. Comme l’a souligné le Rav Soloveitchik, Saül et David, les deux premiers rois d’Israël, ont péché. Tous deux ont été réprimandés par un prophète. Tous deux ont dit : חָטָאתִי ‘hatati : « J’ai péché ». Mais leurs destins furent radicalement différents. Saül a perdu le trône, David ne l’a pas perdu. La raison, a déclaré le Rav, était que David a avoué immédiatement. Saül a tergiversé et a trouvé des excuses avant d’admettre son péché.

Les histoires de Juda et de son descendant David nous disent que ce qui marque un chef, ce n’est pas nécessairement une intégrité parfaite. C’est la capacité d’admettre ses erreurs, d’en tirer des leçons et d’en grandir. Le Juda que nous voyons au début de l’histoire n’est point l’homme que nous voyons à la fin, tout comme le Moïse que nous voyons au buisson ardent – balbutiant, hésitant – n’est pas le héros puissant que nous voyons à la fin, avec « sa vue intacte, son énergie naturelle inépuisable ».

Un leader est celui qui, bien qu’il trébuche et tombe, se relève plus honnête, humble et courageux qu’il ne l’était auparavant. » (« The Unexpected Leader », VaYigash, 5781).

יט  כַּמַּיִם הַפָּנִים לַפָּנִים כֵּן לֵב-הָאָדָם לָאָדָם. (משלי כז: יט).ש

19 Comme dans l’eau le visage répond au visage, ainsi chez les hommes les cœurs se répondent. (Proverbes 27 : 19).

[1] Parashat VaYigash : Genèse 44 : 18-47 : 27.

 

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Avec toutes mes amitiés,

Shabbat shalom!

Haïm Ouizemann

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