Parashat Bo, la naissance d’une Nation

« La liberté ne tombe pas du ciel… elle se prend et se conquiert » (Discours d’Aimé Césaire, 1948).

 Comment les Hébreux[1] vont-ils se libérer d’Egypte ? Quel est le secret de la libération d’Egypte ?

Les dix fléaux de l’Eternel frappant la puissance totalitaire égyptienne ne peuvent point, à eux seuls, suffire à libérer les Hébreux. Ceux-ci, après l’avertissement de l’Eternel leur enjoignant de sacrifier un agneau avant que la dixième plaie n’atteigne les garçons premiers-nés, comprennent qu’ils devront, cette fois-ci, être actifs et devenir maîtres de leur propre libération en se réappropriant leur identité d’hommes et de femmes nés libres. Alors que les derniers fléaux avaient préservé les Hébreux, le dixième et dernier fléau est appelé à frapper tous les premiers-nés :

יג וְהָיָה הַדָּם לָכֶם לְאֹת עַל הַבָּתִּים אֲשֶׁר אַתֶּם שָׁם וְרָאִיתִי אֶת-הַדָּם וּפָסַחְתִּי עֲלֵכֶם וְלֹא-יִהְיֶה בָכֶם נֶגֶף לְמַשְׁחִית בְּהַכֹּתִי בְּאֶרֶץ מִצְרָיִם. (שמות יב: יג).ש

13 Et le sang, dont seront teintes les maisons où vous habitez, vous servira de signe : je reconnaîtrai ce sang et je vous épargnerai et le fléau n’aura pas prise sur vous lorsque je sévirai sur le pays d’Égypte. (Exode 12 : 13).

 Contrairement à tous les révolutionnaires, les fils d’Israël appelés à devenir un peuple, ne possédant ni armée, ni terre, ni soutien provenant d’une puissance extérieure, finissent par acquérir leur Liberté qui sera celle de tous sans exception aucune. La Révolution française conduit au régime de la Terreur, la Révolution russe (1917) quant à elle, donne naissance à la dictature du prolétariat qui avec Staline conduira au goulag et à la mort de million d’hommes. La Révolution américaine (1775-1783), s’émancipant du joug anglais, n’abolira point l’esclavage et n’octroiera aucun droit aux femmes. Les deux premiers présidents des Etats-Unis, pères fondateurs de l’une des plus grandes démocraties au monde, George Washington (1732-1799) et Thomas Jefferson (1743-1826) possédaient de nombreux esclaves. En 1793, Georges Washington signe même le Fugitive Act Slave visant à rattraper tout esclave en fuite. C’est le président Abraham Lincoln qui abolit définitivement l’esclavage, en 1865, après la guerre de Sécession. Quant à l’Angleterre, elle connut deux grandes révolutions, la première conduisant à l’avènement du régime de terreur conduit par Cromwell et la seconde généralement dénommée « Bloodless Revolution » (Glorieuse Révolution) qui n’en fut pas moins sanglante.

 En quoi la Révolution des Hébreux est-elle singulière ?

La Révolution des Hébreux, qui ne relève point uniquement du miracle divin, ne s’appuie également sur aucune puissance militaire, mais émerge de la puissance des consciences qui, s’associant les unes aux autres comme un faisceau, vont ouvrir la voie à la Sortie d’Egypte. La source biblique met l’accent non pas tant sur le fait que Pharaon libère ses esclaves hébreux mais sur le fait que ces derniers s’émancipent de par leur propre volonté en recouvrant leur libre-arbitre.

Le combat des Hébreux est intérieur. Ils doivent se prouver à eux-mêmes qu’ils sont capables de repousser le faux culte, les fausses idéologies condamnant l’Homme à n’être plus qu’un objet ou un instrument. C’est le culte de l’Eternel qui doit prévaloir face aux dieux de l’Egypte.

Ainsi les Hébreux égorgent l’agneau symbole du culte égyptien. Sans le sacrifice de l’agneau, la Sortie d’Egypte eût été impossible. S’extraire physiquement de l’Egypte esclavagiste, c’est d’abord s’extraire de l’Egypte intérieure. Tous les grands empires, les puissances colonisatrices et les missionnaires chrétiens, en imposant leur langue, leur culture, leur civilisation et leur foi, comprennent que l’asservissement de l’Homme est d’abord celui de l’esprit avant d’être celui du corps.

Le célèbre refuznik Nathan Sharanski, déporté au goulag par le régime totalitaire en Russie pour avoir voulu immigrer en Israël, compare l’asservissement des Juifs russes à celui des Hébreux :

« Pourquoi les Juifs soviétiques ont-ils choisi un tel défi, sachant très bien à quel point les conséquences seraient graves ? Comment ont-ils, comme les Israélites avant eux, vaincu leur peur ?

« La réponse réside peut-être dans la deuxième série d’instructions que Dieu a donnée avant le dixième fléau de la parashah de cette semaine :

… « Et ce jour sera pour vous un temps mémorable, et vous le célébrerez comme une fête à Dieu ; à travers vos générations… et il arrivera, lorsque vous arriverez au pays que l’Eternel vous donnera… lorsque vos enfants vous diront : Que voulez-vous dire par ce service ? que vous disiez : C’est le sacrifice de la Pâque de l’Eternel, car il est passé sur les maisons des enfants d’Israël en Égypte.  » (Exode 12 : 14 ; 25-27).

« Dans ces commandements, Dieu a offert aux Israélites quelque chose de mieux que le confort. Alors qu’ils se préparaient à défier leurs maîtres, Dieu leur a offert la promesse d’un avenir national, parachevé, avec une terre, des enfants et le souvenir de l’Exode. Non seulement vous survivrez cette nuit, Ses ordres impliquaient : Vous prospérerez. Votre défi signifiera plus qu’un moment de bravoure personnelle. Ce sera la pierre angulaire de votre avenir national, quelque chose que vos descendants pourront regarder en arrière avec fierté.

« En frottant leur défi sur leurs portes, les Israélites ont donc transcendé à la fois leurs préoccupations personnelles et leur moment historique particulier. L’acte qui a déclaré leur affranchissement intérieur de la tyrannie égyptienne était aussi l’acte qui les unissait en tant que Nation possédant un passé noble et un avenir plein d’espoir. »[2].

La Révolution hébraïque se produit par le rassemblement des fils d’Israël dans leur maison (BaYiT, בָּיִת), terme clé qui revient comme un leitmotiv tout au long du chapitre 12 de notre péricope. La maison d’Israël devient l’arme ultime de la future victoire face à Pharaon signifiant en égyptien (per-aâ; en hébreu: PaR’oH/פַּרְעֹה), la « Grande Maison ».

En quoi la « maison », lieu de réunion familial, permet-elle la victoire des Hébreux sur l’immense empire Pharaonique ?

Deux réponses peuvent expliquer la victoire de la Liberté sur l’esclavage :

La maison, signifiant également « famille » (Exode 1 : 1), devient le lieu organique du rassemblement des Hébreux alors même qu’après la disparition de Joseph, ceux-ci s’étaient dispersés dans toute l’Egypte. La maison est l’espace où émerge l’idée de responsabilité collective en permettant la reconstruction de l’identité commune. Puis la maison détient le statut particulier de l’autel sur lequel seront plus tard offerts les sacrifices d’Israël dans le désert. Autrement dit, les enfants d’Israël acceptent, par le sang de l’agneau apposé sur les deux montants et le linteau de leur maison, de rendre un culte à l’Eternel témoignant ainsi de leur volonté sincère d’abandonner la civilisation païenne et tyrannique de l’Egypte pharaonique :

ז וְלָקְחוּ מִן-הַדָּם וְנָתְנוּ עַל-שְׁתֵּי הַמְּזוּזֹת וְעַל-הַמַּשְׁקוֹף-עַל הַבָּתִּים אֲשֶׁר-יֹאכְלוּ אֹתוֹ בָּהֶם. (שמות יב: ז).ש

7 On prendra de son sang et on en teindra les deux poteaux et le linteau des maisons dans lesquelles on le mangera. (Exode 12 : 7).

Au sang de l’agneau sacrifié issu du bélier symbolisant le dieu Khnoum, vénéré en Egypte comme le créateur de la vie, s’ajoute celui de la Bérit-Mila (circoncision), signe de l’Alliance conclue avec les Patriarches promettant le don de Erets Israël à une nombreuse descendance.

La Sortie d’Egypte est rendue possible dès lors que les Hébreux prennent progressivement conscience que l’Eternel les a choisis comme son peuple d’élection. (Ezéchiel 20 : 5-7).

Rappelons que Yehouda Leib Pinsker, après les pogroms de 1881-1882 qui font rage dans l’empire russe rédige l’une des plus grandes œuvres fondatrices du mouvement sioniste : « Auto-Emancipation ». Dans ce pamphlet, Yehouda Leib Pinsker reprend l’adage du grand Sage Hillel pour encourager la création d’un foyer national, BaYIT LeOuMI:

אִם אֵין אֲנִי לִי, מִי לִי, וּכְשֶׁאֲנִי לְעַצְמִי, מָה אֲנִי, וְאִם לֹא עַכְשָׁו, אֵימָתָי

« Si je ne suis pas pour moi, qui sera pour moi ? Et si je ne suis que pour moi, que suis-je donc ? Et si ce n’est pas à présent, alors quand? ». (Maximes des Pères 1: 14).

Benyamin Zeev Herzl sera celui qui, au sacrifice de sa vie, posera les bases politiques du futur état sioniste créé en 1948.

Rabbi Lord Jonathan Sacks enseigne :

« Que Dieu, créateur du ciel et de la terre, puisse intervenir dans l’histoire pour libérer des esclaves était finalement impensable. C’est ainsi qu’est né un paradoxe qui, depuis lors, a inspiré les hommes et les femmes à briser les chaînes de leur oppression : ce vrai pouvoir se distingue par son souci des impuissants, cette grandeur se mesure par la capacité d’entendre le pleur de celui qui n’est pas entendu – le faible, le vulnérable, « la veuve, l’orphelin et l’étranger » – et cette liberté n’est pas digne de son nom si elle ne signifie pas la liberté pour tous. » (« Bo, Against Their  Gods », 5779).

«אם תִרְצוּ – אין זוֹ אַגָדָה»

« Si vous le voulez, ce ne sera pas un rêve ! » (Herzl)

[1] Parashat Bo : Exode 10 : 1-13 : 16.

[2] Nathan Sharansky and Rachel Sharansky Danziger – Joining the Exodus. https://israelseen.com/2016/01/14/natan-sharansky-and-rachel-sharansky-danziger-joining-the-exodus/

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Avec toutes mes amitiés,

Shabbat shalom!

Haïm Ouizemann

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