Parashat Yitro, A la racine du Mal, à la racine du Bien

« Nos souffrances viennent non de la pauvreté, mais de la convoitise. » (Epictète)

Moïse entend l’appel de l’Eternel sur le mont Sinaï et y monte pour recevoir les Dix Paroles.

Une lecture attentive du texte laisse apparaître la dixième Parole comme se distinguant des neuf autres Paroles. Ainsi, alors que les neuf premières Paroles ne sont prononcées qu’une seule fois, la dixième Parole est, quant à elle, répétée à deux reprises :

יג לֹא תַחְמֹד בֵּית רֵעֶךָ

 לֹא-תַחְמֹד אֵשֶׁת רֵעֶךָ וְעַבְדּוֹ וַאֲמָתוֹ וְשׁוֹרוֹ וַחֲמֹרוֹ וְכֹל אֲשֶׁר לְרֵעֶךָ.  (שמות כ: יג).ש

13 (10)  » Tu ne convoiteras point la maison de ton prochain ; Tu ne convoiteras point la femme de ton prochain, son serviteur ni sa servante, son bœuf ni son âne, ni rien de ce qui est à ton prochain (Exode 20 : 13).

Quelle peut être la signification de cette redondance ? Une seule mention de l’interdit de la convoitise n’aurait-elle pu suffire ?

Le redoublement d’un terme dans la source biblique vise généralement à interpeller le lecteur sur son importance. Il s’avère que la racine H. M. D/ ח. מ. ד.  signifiant « convoiter » apparaît pour la première fois dans le livre de Béreshit (Genèse) :

ט וַיַּצְמַח יְהוָה אֱלֹהִים מִן-הָאֲדָמָה כָּל-עֵץ נֶחְמָד לְמַרְאֶה וְטוֹב לְמַאֲכָל וְעֵץ הַחַיִּים בְּתוֹךְ הַגָּן וְעֵץ הַדַּעַת טוֹב וָרָע. (בראשית ב: ט).ש

9 Et l’Éternel-le Seigneur fit croître du sol toute espèce d’arbres, attirant au regard et propres à la nourriture ; et l’arbre de vie au milieu du jardin, avec l’arbre de la science du bien et du mal (Genèse 2 : 9).

L’arbre de la Connaissance du Bien et du Mal, d’entre tous les arbres, est si attirant que ‘HaVaH (Eve) et ADaM seront tentés d’en consommer le fruit interdit.

ו וַתֵּרֶא הָאִשָּׁה כִּי טוֹב הָעֵץ לְמַאֲכָל וְכִי תַאֲוָה-הוּא לָעֵינַיִם וְנֶחְמָד הָעֵץ לְהַשְׂכִּיל וַתִּקַּח מִפִּרְיוֹ וַתֹּאכַל וַתִּתֵּן גַּם-לְאִישָׁהּ עִמָּהּ וַיֹּאכַל. (בראשית ג: ו).ש

6 Et la femme jugea que l’arbre était bon comme nourriture, qu’il était attrayant à la vue et attirant pour l’intelligence ; elle cueillit de son fruit et en mangea ; puis en donna à son époux, et il mangea. (Genèse 3 : 6).

Ce verset, tout en incluant la racine H. M. D/ ח. מ. ד.  déjà mentionnée pour décrire l’arbre de la Connaissance du Bien et du Mal, y associe une nouvelle racine A. V. I [H]/ [א.ו.י[ה signifiant « désirer ardemment ». Le substantif qui découle de cette dernière racine est תַאֲוָה/ TAaVaH, « désir non maîtrisé ».

Or, cette racine exprimant un désir profond, mais non contrôlé, est répétée lors de la promulgation des Dix Paroles au Mont Sinaï, selon la version du livre du Deutéronome, révélant quelques variations et nuances sémantiques :

יז וְלֹא תַחְמֹד אֵשֶׁת רֵעֶךָ וְלֹא תִתְאַוֶּה בֵּית רֵעֶךָ שָׂדֵהוּ וְעַבְדּוֹ וַאֲמָתוֹ שׁוֹרוֹ וַחֲמֹרוֹ וְכֹל אֲשֶׁר לְרֵעֶךָ. (דברים ה, יז).ש

17 Tu ne convoiteras point la femme de ton prochain, et tu ne désireras point la maison de ton prochain ni son champ, son serviteur ni sa servante, son bœuf ni son âne, ni rien de ce qui est à ton prochain. » (Deutéronome 5 : 17).

Cette dixième Parole constitue la réponse à la faute du premier couple de l’Histoire humaine qui, faute d’avoir maîtrisé sa pulsion de consommation et d’appropriation d’un bien interdit, va être à l’origine de tous les maux d’ordre moral et conduire à la violence, le ‘HaMaS חָמָס (Genèse 6 : 11 ; 13). L’assassinat, l’adultère, le vol et le mensonge ont pour racine commune la convoitise et le désir d’accaparer le bien d’autrui.

Selon les Sages d’Israël, Esaü, le frère jumeau de Jacob, succombe à la convoitise :

טו וַתִּקַּח רִבְקָה אֶת-בִּגְדֵי עֵשָׂו בְּנָהּ הַגָּדֹל הַחֲמֻדֹת אֲשֶׁר אִתָּהּ בַּבָּיִת וַתַּלְבֵּשׁ אֶת-יַעֲקֹב בְּנָהּ הַקָּטָן. (בראשית כז: טו).ש

15 Puis Rébecca prit les vêtements les plus séduisants d’Ésaü, son fils aîné, lesquels étaient sous sa main dans la maison et elle en revêtit Jacob, son plus jeune fils (Genèse 27 : 15).

Rashi enseigne :

ש «שֶׁחָמַד אוֹתָן מִן נִמְרוֹד:»ש

« [les habits] que ‘Essav avait pris par envie chez Nimrod, [un chasseur comme lui] »[1].

Selon cette interprétation du Midrash adoptée par Rashi, Esaü, convoitant les habits de NiMROD, homme de guerre, s’en serait emparé afin de posséder le même pouvoir de violence que ce dernier.

Nombreux sont les exemples de cette convoitise et de désir sans limite dans la source biblique, conduisant au fratricide et à l’appropriation du bien d’autrui.  Caïn assassinant son frère HeVeL (Abel) (Genèse 4: 8) , la civilisation de Sodome et Gomorrhe (Genèse 18: 20), la génération du Déluge (Genèse 6: 5-7) auraient tous fauté, entraînés par la tentation du désir effréné de s’emparer d’autrui, de sa richesse. Ainsi, le roi David convoitant Bat-Sheva s’applique à faire mourir OuRiaH (Ourie) son général d’armée, l’époux de cette dernière (II Samuel, chapitre 11). Le roi AChaV, sous l’influence de son épouse IZeVeL (Jézabel), ne dit mot à la mise à mort de NéVot dont il convoite la vigne et dont il finit par s’emparer.

Les prophètes d’Israël, les hérauts de la Justice, Isaïe (64 : 10-11) Michée (2 : 2), Osée (9 : 6), Amos (5 : 11) s’insurgent contre la convoitise conduisant à la spoliation des biens d’autrui.

Cette dixième Parole enseigne que la Torah ne constitue point seulement un code législatif rigoureux mais se fonde avant tout sur la base d’une haute exigence éthique. L’Alliance divine conclue avec Israël témoigne de cette dernière. L’Eternel invite Israël et l’Humanité a une plus grande introspection. Si, certes, les lois sont légiférées pour instaurer et restaurer l’ordre dans la cité, elles ne peuvent pas, à elles seules, gérer toute la vie sociétale. Rien ne peut remplacer le labeur de discipline intérieure opérée par chacun d’entre nous. C’est la raison pour laquelle les Dix Paroles, antithèse absolue des valeurs morales de l’Egypte antique, sont édictées à la deuxième personne du singulier afin de responsabiliser individuellement chacun des Hébreux à peine sortis de leur condition d’esclaves. « Tu n’assassineras point, Tu ne commettras point d’adultère, Tu ne voleras point, Tu ne rendras point de faux témoignage à l’encontre de ton prochain » (Exode 20 : 12). Le développement de la responsabilité individuelle conduisant à l’épanouissement de l’être constitue la condition sine qua non de toute Liberté collective.

La Torah en appelle à la conscience de chacun d’entre nous, à notre sens de la Responsabilité. C’est l’Ethique qui fonde la loi et non le contraire.

Quel peut être le remède à cette pulsion effrénée de possession, de mainmise sur les biens d’autrui et de désir de conquête ?

Le grand penseur Avraham Yehoshua Heschel, dans l’une de ses œuvres majeures « les Bâtisseurs du Temps »[2] répond à cette interrogation :

« En un instant d’éternité, alors que le parfum de la libération était frais encore chez ces hommes qui sortaient à peine d’esclavage, le peuple d’Israël reçut les Dix Commandements. Le Décalogue débute et se termine par la liberté de l’homme. La première Parole – « Je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai fait sortir de la terre d’Egypte, de la maison des esclaves » – (Exode 20 : 2) lui rappelle que sa liberté extérieure lui fut donnée par Dieu et la dixième Parole – « Tu ne convoiteras pas » – (Exode 20 : 13) lui rappelle qu’il lui faut conquérir lui-même sa liberté intérieure ».

Cette liberté intérieure, poursuit Avraham Yehoshua Heschel, ne réside point dans les « choses de l’espace » (p. 194) mais dans la journée du septième Jour, le Shabbat appelé « HeMDaT YaMiM חֶמְדַּת יָמִים, la convoitise des choses du temps ». La Torah ne requiert pas de l’Homme de couper la convoitise qui couve en lui mais par la puissance du Shabbat de sublimer cette dernière en délices.

Rabbi Lord Jonathan Sacks enseigne :

« Shabbat est « l’utopie maintenant », car en lui on crée, vingt-cinq heures par semaine, un monde dans lequel il n’y a pas de hiérarchies, pas d’employeurs et d’employés, pas d’acheteurs et de vendeurs, pas d’inégalités de richesse ou de pouvoir, pas de production, pas de trafic, pas de vacarme de l’usine ou de clameur du marché. C’est « le point immobile du monde qui tourne », une pause entre les mouvements symphoniques, une pause entre les chapitres de nos jours, un équivalent dans le temps de la campagne ouverte entre les villes où l’on peut sentir la brise et entendre le chant des oiseaux. Shabbat est une utopie, non pas comme il sera à la fin des temps mais plutôt, comme une répétition maintenant au milieu des temps ». (Renewable Energy, Beshallach 5776).

יג אִם-תָּשִׁיב מִשַּׁבָּת רַגְלֶךָ עֲשׂוֹת חֲפָצֶךָ בְּיוֹם קָדְשִׁי וְקָרָאתָ לַשַּׁבָּת עֹנֶג לִקְדוֹשׁ יְהוָה מְכֻבָּד וְכִבַּדְתּוֹ מֵעֲשׂוֹת דְּרָכֶיךָ מִמְּצוֹא חֶפְצְךָ וְדַבֵּר דָּבָר. יד אָז תִּתְעַנַּג עַל-יְהוָה וְהִרְכַּבְתִּיךָ עַל-במותי (בָּמֳתֵי) אָרֶץ וְהַאֲכַלְתִּיךָ נַחֲלַת יַעֲקֹב אָבִיךָ כִּי פִּי יְהוָה, דִּבֵּר. (ישעיהו נח: יג-יד).ש

13 Si tu cesses de fouler aux pieds le shabbat, de vaquer à tes affaires en ce jour qui m’est consacré, si tu considères le shabbat comme un délice, la sainte journée de l’Eternel comme digne de respect, si tu le tiens en honneur en t’abstenant de suivre tes voies ordinaires, de t’occuper de tes intérêts et d’en faire le sujet de tes entretiens, 14 alors tu te délecteras dans le Seigneur et je te ferai dominer sur les hauteurs de la terre et jouir -de l’héritage de ton aïeul Jacob… C’est la bouche de l’Eternel qui l’a dit. (Isaïe 58 : 13-14).

[1] Commentaire de Rashi sur le verset Genèse 27, 25.

[2] Publiée aux Editions de Minuit, 1957, p. 192.

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Avec toutes mes amitiés,

Shabbat shalom!

Haïm Ouizemann

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2 réponses à Parashat Yitro, A la racine du Mal, à la racine du Bien

  1. Philippe Schroeder dit :

    Merci beaucoup pour ton partage ; il me vient à l’esprit les 10 Paroles créatrices qui elles aussi se terminent par l’institution du Sabbath…
    Sabbath Shalom !

  2. Elie dit :

    Shalom Haïm, très beau commentaires mais il faut rappeler que la haine perpétrée à l’encontre des bnei Israël est à mon avis directement liée à cette 10e parole

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