Parashat Mishpatim, Aime l’étranger comme toi-même !

« Est considéré comme immigrant tout étranger qui arrive dans un pays pour y chercher du travail et dans l’intention exprimée ou présumée de s’y établir de façon permanente ; est considéré comme simple travailleur tout étranger qui arrive dans le seul but de s’y établir temporairement » (Convention internationale de Rome, 1924).

L’expérience de l’esclavage[1], si tant est que celle-ci fut douloureuse et aliénante, a toutefois préparé Israël à sa capacité d’éprouver de l’empathie pour l’étranger. N’est apte à comprendre autrui que celui qui a lui-même traversé des épreuves semblables :

ט וְגֵר לֹא תִלְחָץ וְאַתֶּם יְדַעְתֶּם אֶת-נֶפֶשׁ הַגֵּר כִּי-גֵרִים הֱיִיתֶם בְּאֶרֶץ מִצְרָיִם. (שמות כג: ט)ש

9 Et tu ne feras point pression sur l’étranger car vous connaissez, vous, l’âme de l’étranger, vous qui avez été étrangers dans le pays d’Égypte ! (Exode 23 : 9).

לג וְכִי-יָגוּר אִתְּךָ גֵּר בְּאַרְצְכֶם לֹא תוֹנוּ אֹתוֹ. (ויקרא יט: לג).ש

33 Si un étranger vient séjourner avec toi, dans votre pays, vous ne l’opprimerez point. (Lévitique 19 : 33).

L’Eternel promet, toutes les fois que l’étranger sera maltraité, d’intervenir en sa faveur :

כב אִם-עַנֵּה תְעַנֶּה אֹתוֹ כִּי אִם-צָעֹק יִצְעַק אֵלַי שָׁמֹעַ אֶשְׁמַע צַעֲקָתוֹ. (שמות כב: כב).ש

22 Si en vérité tu l’humiliais, sache que, quand il se lamentera en se tournant vers moi, assurément j’entendrai sa lamentation (Exode 22 : 22).

ו וַיֹּאמֶר אַבְרָם אֶל-שָׂרַי הִנֵּה שִׁפְחָתֵךְ בְּיָדֵךְ עֲשִׂי-לָהּ הַטּוֹב בְּעֵינָיִךְ וַתְּעַנֶּהָ שָׂרַי וַתִּבְרַח מִפָּנֶיהָ. (בראשית טז: ו).ש

6 Et Abram dit à Saraï : « Voici, ta servante est dans ta main, fais-lui ce que bon te semble. » Saraï l’humilia, et elle s’enfuit de devant elle. (Genèse 16 : 6).

Le grand commentateur Na’hmanide défend la thèse selon laquelle le renvoi de HaGaR/ הָגָר, prénom signifiant « l’exilée, la migrante », la servante du Patriarche Avraham, que Saraï lui a donnée pour qu’elle « enfante par elle » (Genèse 16 : 2), doit être considéré comme une grave erreur historique de la part de Sarah et d’Avraham :

«חָטְאָה אִמֵּנוּ בַּעִנּוּי הַזֶּה וְגַם אַבְרָהָם בְּהָנִיחוֹ לַעֲשׂוֹת כֵּן וְשָׁמַע ה’ אֶל עֳנְיָהּ וְנָתַן לָהּ בֵּן שֶׁיְּהֵא פֵּרֵא אָדָם לְעַנּוֹת זֶרַע אַבְרָהָם וְשָׂרָה בְּכָל מִינֵי הָעִנּוּי:» (רמב »ן על הפסוק בראשית טז: ו).ש

« Notre Matriarche a fauté en humiliant ainsi (HaGaR), et aussi Avraham en la laissant faire, alors l’Eternel entendit son humiliation et lui donna un fils qui deviendrait « un homme sauvage » appelé à humilier la descendance d’Avraham et de Sarah par le biais de toutes sortes d’humiliations ». (Na’hmanide sur le verset Genèse 16 : 6).

Avraham est lui-même migrant, quittant la Mésopotamie pour Erets Israël (Genèse 12 : 1) puis s’installant momentanément en Egypte en tant qu’étranger :

י וַיְהִי רָעָב בָּאָרֶץ וַיֵּרֶד אַבְרָם מִצְרַיְמָה לָגוּר שָׁם כִּי-כָבֵד הָרָעָב בָּאָרֶץ. (בראשית יב: י).ש

10 Or, il y eut une famine dans le pays. Avram descendit en Égypte pour y séjourner, la famine étant excessive dans le pays (Genèse 12 :10).

Comment a-t-il pu accepter, malgré lui, de se soumettre à la requête de Sarah d’expulser à la fois HaGaR et son fils IShMa’eL ?

Rappelons que le Patriarche Avraham, sachant son épouse stérile, est disposé à voir son plus fidèle serviteur Eliezer, étranger originaire de Damas, lui succéder :

ב וַיֹּאמֶר אַבְרָם אֲדֹנָי יְהוִה מַה-תִּתֶּן-לִי וְאָנֹכִי הוֹלֵךְ עֲרִירִי וּבֶן-מֶשֶׁק בֵּיתִי הוּא דַּמֶּשֶׂק אֱלִיעֶזֶר. (בראשית טו: ב). ש

2 Et Abram répondit : « l’Eternel-le Seigneur, que me donnerais-tu, alors que je m’en vais sans postérité et que le fils adoptif de ma maison est un Damascénien, Eliézer ? » (Genèse 15 : 2).

L’on peut donc en déduire que le motif de l’expulsion de HaGaR par Avraham n’a rien de xénophobe mais se fonde sur un conflit de personnes et de pouvoir fondé sur la jalousie (Genèse 16 : 4) alors même que la Matriarche Sarah a pris l’initiative de présenter HaGaR au Patriarche Avraham pour qu’elle tienne en quelque sorte le rôle de ce que l’on appellerait de nos jours une « mère porteuse » (Genèse 16 : 3).

Quant à Moïse prince d’Egypte, fuyant la terre qui l’a vu naître et la prestigieuse famille qui l’a adopté, il devient un migrant anonyme et sans ressources au pays de Midian où il rencontre Yitro. Yitro, prêtre païen connaissant l’Eternel, lui offre non seulement l’hospitalité mais aussi sa propre fille Tsippora comme épouse !

כ וַיֹּאמֶר אֶל-בְּנֹתָיו וְאַיּוֹ לָמָּה זֶּה עֲזַבְתֶּן אֶת-הָאִישׁ קִרְאֶן לוֹ וְיֹאכַל לָחֶם. כא וַיּוֹאֶל מֹשֶׁה לָשֶׁבֶת אֶת-הָאִישׁ וַיִּתֵּן אֶת-צִפֹּרָה בִתּוֹ לְמֹשֶׁה. (שמות ב: כ-כא).ש

20 Et il dit à ses filles : « Et où est-il ? Pourquoi avez-vous laissé là cet homme ? Appelez-le, qu’il vienne manger. » 21 Moïse consentit à demeurer avec cet homme, qui lui donna en mariage Séphora, sa fille. (Exode 2 : 20-21).

La Tradition biblique transmet un message clair :

לב  בַּחוּץ לֹא-יָלִין גֵּר דְּלָתַי לָאֹרַח אֶפְתָּח. (איוב לא: לב).ש

32 Jamais l’étranger n’a passé la nuit dans la rue, j’ouvrais ma porte au passager. (Job 31 : 32).

יח עֹשֶׂה מִשְׁפַּט יָתוֹם וְאַלְמָנָה וְאֹהֵב גֵּר לָתֶת לוֹ לֶחֶם וְשִׂמְלָה. יט וַאֲהַבְתֶּם אֶת-הַגֵּר כִּי-גֵרִים הֱיִיתֶם בְּאֶרֶץ מִצְרָיִם. (דברים י: יח-יט).ש

18 qui fait droit à l’orphelin et à la veuve ; qui témoigne son amour à l’étranger, en lui assurant le pain et le vêtement. 19 Vous aimerez l’étranger, vous qui fûtes étrangers dans le pays d’Egypte ! (Deutéronome 10 : 18-19).

L’étranger, le migrant est souvent considéré par la population autochtone comme une figure menaçante, responsable du chômage et de l’insécurité. L’étranger devient le bouc-émissaire de tous les maux.  Il est d’ailleurs intéressant de noter que la racine verbale G. Ou. R/ ג. ו. ר.  signifie à la fois « habiter provisoirement comme un étranger » et « avoir peur ». Il n’est pas rare que l’étranger, en raison de son instabilité sociale, de sa fragilité statutaire et de sa différence culturelle engendre une méfiance tenace, la plupart du temps infondée, et soit exploité comme travailleur et même renvoyé de son lieu de travail sans qu’il puisse jouir d’indemnités lui revenant de droit.

Le roi David fait appel à la force d’étrangers afin d’édifier le Temple de Jérusalem :

ב וַיֹּאמֶר דָּוִיד לִכְנוֹס אֶת-הַגֵּרִים אֲשֶׁר בְּאֶרֶץ יִשְׂרָאֵל וַיַּעֲמֵד חֹצְבִים לַחְצוֹב אַבְנֵי גָזִית לִבְנוֹת בֵּית הָאֱלֹהִים. (דברי הימים א, כב: ב).ש

2 Et David ordonna de grouper ensemble les étrangers établis dans le pays d’Israël, et il en fit des carriers pour extraire des pierres de taille en vue de la construction du temple du Seigneur (I Chroniques 22 : 2).

La suite du texte nous enseigne que le roi Salomon, ShéLoMoH, intègre les étrangers à l’édification du Temple de Jérusalem :

טז וַיִּסְפֹּר שְׁלֹמֹה כָּל-הָאֲנָשִׁים הַגֵּירִים אֲשֶׁר בְּאֶרֶץ יִשְׂרָאֵל אַחֲרֵי הַסְּפָר אֲשֶׁר סְפָרָם דָּוִיד אָבִיו וַיִּמָּצְאוּ מֵאָה וַחֲמִשִּׁים אֶלֶף וּשְׁלֹשֶׁת אֲלָפִים וְשֵׁשׁ מֵאוֹת. יז וַיַּעַשׂ מֵהֶם שִׁבְעִים אֶלֶף סַבָּל וּשְׁמֹנִים אֶלֶף חֹצֵב בָּהָר וּשְׁלֹשֶׁת אֲלָפִים וְשֵׁשׁ מֵאוֹת מְנַצְּחִים לְהַעֲבִיד אֶת-הָעָם. (דברי הימים ב, טז-יז).ש

16 Et Salomon fit le relevé de tous les individus étrangers établis dans le pays d’Israël et qui avaient déjà été recensés par son père David : ils s’élevaient au nombre de cent cinquante-trois mille six cents. 17 Et il en employa soixante-dix mille pour porter les fardeaux, quatre-vingt mille pour extraire les pierres de la montagne, et trois mille six cents comme surveillants, chargés de faire travailler le peuple. (II Chroniques 2 : 16- 17).

Le Temple de Jérusalem, construit par des étrangers par le pouvoir royal de Salomon, révèle la dimension universelle du lieu le plus saint pour le peuple d’Israël.  Le Temple n’est point la propriété exclusive d’Israël mais appartient également aux Nations du monde.

ז וַהֲבִיאוֹתִים אֶל-הַר קָדְשִׁי וְשִׂמַּחְתִּים בְּבֵית תְּפִלָּתִי עוֹלֹתֵיהֶם וְזִבְחֵיהֶם לְרָצוֹן עַל-מִזְבְּחִי  כִּי בֵיתִי בֵּית-תְּפִלָּה יִקָּרֵא לְכָל-הָעַמִּים. (ישעיהו נו: ז).ש

7 Et je les amènerai sur ma sainte montagne, je les comblerai de joie dans ma maison de prières, leurs holocaustes et autres sacrifices seront les bienvenus sur mon autel ; car ma maison sera dénommée Maison des prières pour toutes les nations. » (Isaïe 56 : 7).

Quant à Ezéchiel, il apparaît comme probablement le prophète le plus révolutionnaire sur les droits à octroyer à l’étranger, au migrant :

כב וְהָיָה תַּפִּלוּ אוֹתָהּ בְּנַחֲלָה לָכֶם וּלְהַגֵּרִים הַגָּרִים בְּתוֹכְכֶם אֲשֶׁר-הוֹלִדוּ בָנִים בְּתוֹכְכֶם וְהָיוּ לָכֶם כְּאֶזְרָח בִּבְנֵי יִשְׂרָאֵל אִתְּכֶם יִפְּלוּ בְנַחֲלָה בְּתוֹךְ שִׁבְטֵי יִשְׂרָאֵל. (יחזקאל מז: כב).ש

22 Et vous aurez à l’attribuer en héritage à vous et aux étrangers séjournant parmi vous, qui auront engendré des enfants parmi vous. Ils seront pour vous- comme le citoyen parmi les enfants d’Israël ; avec vous ils participeront à l’héritage au milieu des tribus d’Israël. (Ezéchiel 47 : 22).

L’étranger jouit, selon Ezéchiel, du même droit à la terre qu’Israël et, qui plus est, à la citoyenneté, faisant de lui l’égal d’Israël.

Comment pouvons-nous stigmatiser l’étranger alors même que nous le sommes tous ? ! Les Etats-Unis d’Amérique ont été fondés par les premiers pionniers fuyant, en 1620, l’Angleterre à bord du Mayflower.  La France, pour accroître sa richesse, a fait appel durant plusieurs années à l’immigration, luttant également contre un faible taux de natalité. Il faut attendre la loi du 24 juillet 2006 pour juguler le flux migratoire. En Allemagne, la forte immigration généralement qualifiée contribue significativement à la croissance économique du pays.

Rabbi Lord Jonathan Sacks enseigne :

« Rétrospectivement, il est terrifiant de comprendre à quel point la Torah a pris au sérieux le phénomène de la xénophobie, la haine de l’étranger. C’est comme si la Torah disait avec la plus grande clarté : la raison est insuffisante. La sympathie est insuffisante. Seule la force de l’histoire et de la mémoire est assez forte pour former un contrepoids à la haine.

« Pourquoi devrais-tu ne pas détester l’étranger ? -interroge la Torah. Parce que vous étiez autrefois là où il se tient maintenant. Vous connaissez le cœur de l’étranger parce que vous étiez autrefois étranger au pays d’Égypte. Si vous êtes humain, lui aussi. S’il est moins qu’humain, vous aussi. Vous devez combattre la haine dans votre cœur comme j’ai combattu jadis le plus grand dirigeant et l’empire le plus fort du monde antique en votre nom. Je vous ai faits [formés] dans un monde d’étrangers archétype pour que vous vous battiez pour les droits des étrangers – pour les vôtres et ceux des autres, où qu’ils soient, quel qu’ils soient, quelle que soit la couleur de leur peau ou la nature de leur culture, car s’ils ne sont pas à votre image – dit D.ieu – ils sont néanmoins à la Mienne. Il n’y a qu’une seule réponse assez forte pour répondre à la question : pourquoi devrais-je ne pas haïr l’étranger ? Parce que l’étranger, c’est moi ». (Rabbi Lord Jonathan Sachs, « Mishpatim (5768) – Loving the Stranger »).

י וְאַלְמָנָה וְיָתוֹם גֵּר וְעָנִי אַל-תַּעֲשֹׁקוּ וְרָעַת אִישׁ אָחִיו אַל-תַּחְשְׁבוּ בִּלְבַבְכֶם. (זכריה ז: י).ש

10 N’opprimez pas la veuve et l’orphelin, l’étranger et le pauvre ; ne méditez pas dans votre cœur de méchanceté l’un contre l’autre. (Zacharie 7 : 10).

[1] Exode 21:1-24:18.

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Avec toutes mes amitiés,

Shabbat shalom!

Haïm Ouizemann

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