Parashat Téroumah, Au cœur du dialogue


« Oui, ce qu’il faut combattre aujourd’hui, c’est la peur et le silence, et avec eux la séparation des esprits et des âmes qu’ils entraînent. Ce qu’il faut défendre, c’est le dialogue et la communication universelle des hommes entre eux. La servitude, l’injustice, le mensonge sont les fléaux qui brisent cette communication et interdisent ce dialogue ».
(Albert Camus, Vers le Dialogue, 1946, publié dans le Journal Combat)

La parashat Téroumah[1] relate l’édification du Tabernacle dans le désert. Que nous apprend cette construction ?

Pour répondre à cette interrogation, nous devrons tout d’abord résoudre l’apparente contradiction de deux versets bibliques : les versets 8 et 22 du chapitre 25.

ח וְעָשׂוּ לִי מִקְדָּשׁ וְשָׁכַנְתִּי בְּתוֹכָם. (שמות כה: ח).ש

8 Et ils me construiront un sanctuaire, pour que je réside au milieu d’eux (Exode 25 : 8).

 Ainsi, la Présence divine n’est pas dans le Tabernacle mais au sein de la communauté des Hébreux.

כב וְנוֹעַדְתִּי לְךָ שָׁם וְדִבַּרְתִּי אִתְּךָ מֵעַל הַכַּפֹּרֶת מִבֵּין שְׁנֵי הַכְּרֻבִים אֲשֶׁר עַל-אֲרוֹן הָעֵדֻת אֵת כָּל-אֲשֶׁר אֲצַוֶּה אוֹתְךָ אֶל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל. (שמות כה: כב).ש

22 C’est là que je te donnerai rendez-vous ; c’est de dessus le propitiatoire, entre les deux chérubins placés sur l’arche du Témoignage, que je te communiquerai toutes mes injonctions pour les enfants d’Israël. (Exode 25 : 22).

 A l’opposé du premier verset, celui-ci indique clairement que la Présence divine se révèle dans le Tabernacle, plus précisément au-dessus du couvercle de l’Arche de l’Alliance.

 Comment est-il possible de résoudre cette contradiction ? Il est dit :

כ וְהָיוּ הַכְּרֻבִים פֹּרְשֵׂי כְנָפַיִם לְמַעְלָה סֹכְכִים בְּכַנְפֵיהֶם עַל-הַכַּפֹּרֶת וּפְנֵיהֶם אִישׁ אֶל-אָחִיו אֶל-הַכַּפֹּרֶת–יִהְיוּ פְּנֵי הַכְּרֻבִים. (שמות כה: כ).ש

20 Et ces chérubins auront les ailes étendues en avant et dominant le propitiatoire et leurs visages, tournés l’un vers l’autre, seront dirigés vers le propitiatoire (Exode 25 : 20).

 Par conséquent, les deux chérubins, se recouvrant, se font face et s’observent mutuellement. De la même manière, toutes les fois que les hommes, à l’image des chérubins, s’efforcent de dialoguer l’un avec l’autre, la Présence divine apparaît entre eux :

כ …בְּכָל-הַמָּקוֹם אֲשֶׁר אַזְכִּיר אֶת-שְׁמִי אָבוֹא אֵלֶיךָ וּבֵרַכְתִּיךָ. (שמות כ: כ).ש

20 … en quelque lieu que je rappellerai mon Nom, je viendrai à toi pour te bénir. (Exode 20 : 20).

 En conséquence, le Nom de l’Eternel, le Tétragramme, ne peut de fait être prononcé qu’à l’endroit du Saint des Saints, par le Cohen au moment où il bénit le peuple :

«בְּכָל הַמָּקוֹם אֲשֶׁר אַזְכִּיר אֶת שְׁמִי. אֲשֶׁר אֶתֵּן לְךָ רְשׁוּת לְהַזְכִּיר שֵׁם הַמְּפוֹרָשׁ שֶׁלִּי שָׁם אָבוֹא אֵלֶיךָ וּבֵרַכְתִּיךָ אַשְׁרֶה שְׁכִינָתִי עָלֶיךָ מִכָּאן אַתָּה לָמֵד שֶׁלֹּא נִתָּן רְשׁוּת לְהַזְכִּיר שֵׁם הַמְּפוֹרָשׁ אֶלָּא בַּמָּקוֹם שֶׁהַשְּׁכִינָה בָּאָה שָׁם וְזֶהוּ בֵּית הַבְּחִירָה שָׁם נִתָּן רְשׁוּת לַכֹּהֲנִים לְהַזְכִּיר שֵׁם הַמְּפוֹרָשׁ בִּנְשִׂיאַת כַּפַּיִם לְבָרֵךְ אֶת הָעָם:» (רש »י על הפסוק שמות כ: כ).ש

« En tout endroit où je rappellerai mon Nom Où je te permettrai de prononcer le tétragramme, mon Nom, en toutes ses lettres, là « je viendrai vers toi, je te bénirai ». Je ferai résider sur toi ma Chekhinah (Présence divine). D’où l’on apprend qu’il n’est permis de prononcer le Nom, le Tétragramme en toutes ses lettres qu’à l’endroit où vient la Chekhinah, à savoir le Temple. A cet endroit-là, Il est permis aux Cohanim de prononcer le Nom en toutes ses lettres quand ils élèvent leurs mains pour bénir le peuple. » (Rashi sur le verset Exode 20 : 20).

Mais la révélation du Nom divin se limite-t-elle nécessairement et exclusivement au Tabernacle ou au Temple ?

L’on apprend que Ya’akov (Jacob), après sa victoire sur ce mystérieux homme rencontré dans la nuit, dénomme le lieu de son combat, PéNiEL signifiant « la face du Seigneur ».

לא וַיִּקְרָא יַעֲקֹב שֵׁם הַמָּקוֹם פְּנִיאֵל כִּי-רָאִיתִי אֱלֹהִים פָּנִים אֶל-פָּנִים וַתִּנָּצֵל נַפְשִׁי. (בראשית לב: לא).ש

31 Et Jacob appela ce lieu Pénïel « parce que j’ai vu le Seigneur face à face et que ma vie est restée sauve. » (Genèse 32 : 31).

 Il nous faut remarquer que Jacob remplace le terme « אִישׁ ISh, homme » (Genèse 32 : 25) par « אֱלֹהִים ELoHIM, le Seigneur » (Genèse 32 : 31). Jacob comprend le secret de cette rencontre nocturne. Rencontrer l’Humanité, c’est rencontrer le Divin. C’est ainsi que, lors de sa rencontre historique avec ESsaV (Ésaü), Jacob s’adresse à la dimension divine de son frère ennemi, transformant ainsi ce dernier en véritable frère :

י וַיֹּאמֶר יַעֲקֹב אַל-נָא אִם-נָא מָצָאתִי חֵן בְּעֵינֶיךָ וְלָקַחְתָּ מִנְחָתִי מִיָּדִי כִּי עַל-כֵּן רָאִיתִי פָנֶיךָ כִּרְאֹת פְּנֵי אֱלֹהִים וַתִּרְצֵנִי. (בראשית לג: י).ש

10 Et Jacob répondit : « De grâce, non ! Si toutefois j’ai trouvé grâce à tes yeux, tu accepteras cet hommage de ma main ; puisque aussi bien j’ai regardé ta face comme on regarde la face du Seigneur et que tu m’as agréé. (Genèse 33 : 10).

 La construction du Tabernacle nous enseigne donc qu’un lieu sans dialogue est un lieu vide de sens. Le juste Noa’h (Noé), s’il est le père de toute l’Humanité, il n’est pas le premier Patriarche d’Israël car si, certes, il accomplit toutes les injonctions divines à la lettre, conformément à l’alliance unilatérale contractée par l’Eternel avec toute la Création, laissant l’Humanité totalement passive, il n’établit aucun dialogue ni avec les hommes ni avec l’Eternel. En comparaison avec ce dernier, Avraham, le Patriarche d’Israël, est l’homme du dialogue, et en cela, il est l’acteur d’une Alliance bilatérale, réciproque, impliquant l’Homme aussi bien que l’Eternel. C’est parce qu’il dialogue avec son prochain, qu’il l’accueille avec diligence (Genèse 18 : 3-8), qu’il est capable de dialoguer avec le divin. Tous les prophètes, Moïse en tête, connaissent une étroite et profonde expérience divine parce qu’ils s’efforcent de communiquer avec les leurs. Le fléau de l’obscurité en Egypte, quant à lui, n’est pas d’ordre physique mais spirituel. L’Eternel frappe l’ensemble de l’Egypte de cécité spirituelle pour ne point avoir voulu considérer la souffrance des Hébreux comme la leur et leur venir en aide :

כג לֹא-רָאוּ אִישׁ אֶת-אָחִיו וְלֹא-קָמוּ אִישׁ מִתַּחְתָּיו שְׁלֹשֶׁת יָמִים וּלְכָל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל הָיָה אוֹר בְּמוֹשְׁבֹתָם. (שמות י: כג).ש

23 On ne se voyait pas l’un l’autre et nul ne se leva de sa place, durant trois jours mais tous les enfants d’Israël jouissaient de la lumière dans leurs demeures. (Exode 10 : 23).

L’un de ces prophètes modernes ravivant la lumière du renouveau dans le dialogue entre Juifs et Chrétiens n’est autre que l’historien Jules Isaac.  Rendu célèbre pour son œuvre majeure « Jésus et Israël » et les « dix points de Seelisberg », cette figure emblématique du dialogue entre Israël et l’Eglise rencontre le 13 juin 1960 le Pape Jean XXIII. Au cours de cette courte mais décisive rencontre historique soigneusement préparée durant huit mois, Jules Isaac intercède pour son peuple afin que l’Eglise catholique mette un terme à « l’enseignement du mépris » selon les termes mêmes du célèbre historien marqué par la Shoah lors de laquelle périrent sa femme et sa fille. Le pape lui répond alors : « Vous avez le droit à plus que de l’espoir… ».

Le grand penseur André Neher écrit en hommage à Jules Isaac :

« Mais voici que Jules Isaac ne nous appartient plus, ni à nous, ni à notre temps. Il est à tous désormais, et à la mémoire éternelle de l’histoire de l’esprit, sauf sur un point : celui du harcelant dialogue qu’il a mené avec les Chrétiens, ouvrant une brèche dans la conscience chrétienne, pour ne jamais plus lui laisser de trêve. » (L’Arche, Octobre 1963).

א כֹּה אָמַר יְהוָה הַשָּׁמַיִם כִּסְאִי וְהָאָרֶץ הֲדֹם רַגְלָי אֵי-זֶה בַיִת אֲשֶׁר תִּבְנוּ-לִי וְאֵי-זֶה מָקוֹם מְנוּחָתִי. ב וְאֶת כָּל-אֵלֶּה יָדִי עָשָׂתָה וַיִּהְיוּ כָל-אֵלֶּה נְאֻם-יְהוָה וְאֶל-זֶה אַבִּיט אֶל-עָנִי וּנְכֵה-רוּחַ וְחָרֵד עַל-דְּבָרִי. (ישעיהו סו: א-ב).ש

1 Ainsi parle l’Eternel : « Le ciel est mon trône et la terre mon marchepied : quelle est la maison que vous pourriez me bâtir, le lieu qui me servirait de résidence ? 2 Mais, tout cela, ma main l’a créé ! Tout cela est né d’une parole de l’Eternel ! Voici pourtant ce que j’aime à embrasser de mes regards : les humbles, ceux qui ont le cœur contrit, ceux qui sont timorés pour ma parole. (Isaïe 66 : 1-2).

Le Saint des saints n’est autre que le cœur de l’Homme, notre prochain. Ainsi qui veut rencontrer l’Eternel doit avant tout être capable de s’ouvrir à la parole d’autrui en lui faisant face, de la même manière que les deux chérubins sur l’Arche du Témoignage. L’anagramme du terme « KéROuViM / כְּרֻבִים/ Chérubin » est « BéROuKhiM/בְּרוּכִים / Bénis ».

L’ensemble de la construction du Tabernacle par les Hébreux a pour dessein d’aider ces derniers à s’extraire totalement de la tyrannie égyptienne, du discours monolithique et d’apprendre à créer une culture fondée sur le dialogue et le face-à-face.

Rabbi Lord Jonathan Sacks enseigne :

 « QUATRIEME PRINCIPE : Ne cherchez jamais la victoire. Ne cherchez même jamais à infliger une défaite à vos adversaires. Si vous cherchez à infliger une défaite à votre adversaire, votre adversaire – telle est la psychologie humaine – cherchera à riposter en vous infligeant une défaite. Le résultat final sera que même si vous gagnez aujourd’hui, vous perdrez demain et, à la fin, tout le monde perdra. Ne pensez pas en termes de victoire et de défaite. Pensez à ce qui est le mieux pour le peuple juif. » (Seven Principles for Maintaining Jewish Dialogue, 2018).

ט כֹּה אָמַר יְהוָה צְבָאוֹת לֵאמֹר מִשְׁפַּט אֱמֶת שְׁפֹטוּ וְחֶסֶד וְרַחֲמִים עֲשׂוּ אִישׁ אֶת-אָחִיו. (זכריה ז: ט).ש

9 « Ainsi parle l’Eternel-des Armées : Rendez des jugements de vérité, pratiquez l’un envers l’autre la bonté et la miséricorde. (Zacharie 7 : 9).

[1] Parashat Teroumah : Exode 25 : 1-27 : 19.

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hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Shabbat shalom!

Haïm Ouizemann

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1 réponse à Parashat Téroumah, Au cœur du dialogue

  1. PATTY dit :

    je n’ai pas trouvé le verset suivant la référence donnée
     » … en quelque lieu que je rappellerai mon Nom, je viendrai à toi pour te bénir. (Exode 20 : 20) ».
    Ne serait-ce pas plutôt 2 Chroniques 7.16

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