Parashat Tétsavé, Allumer le monde, un impératif !

« Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière au nom de l’Humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Qu’on ose donc me traduire en cour d’assises et que l’enquête ait lieu au grand jour ! J’attends. » (J’accuse, Emile Zola dans l’Affaire Dreyfus).

Alors que la parashah Téroumah relate l’édification du Tabernacle sur la base d’un cœur volontaire, la parashah Tétsavé [1], quant à elle, se fonde sur un impératif, celui de devoir accomplir la Parole divine :

כ וְאַתָּה תְּצַוֶּה אֶת-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל וְיִקְחוּ אֵלֶיךָ שֶׁמֶן זַיִת זָךְ כָּתִית לַמָּאוֹר לְהַעֲלֹת נֵר תָּמִיד. (שמות כז: כ).ש

20  » Et toi, tu ordonneras aux enfants d’Israël de te choisir une huile pure d’olives concassées, pour le luminaire, afin de faire monter la lumière en permanence (Exode 27 : 20).

Dans ce monde brisé en mal de Justice où des hommes continuent de s’entretuer dans des guerres vaines, où des femmes sont exploitées de façon inique et où encore des enfants meurent de famine dans l’indifférence totale, comme aujourd’hui au Yémen, la Torah enseigne que parfois seule la force de la Justice est capable de vaincre là où la bienveillance a montré ses limites :

ש«אָמַר רַבּׅי חֲנׅינָא: גָּדוֹל הַמְּצוּוֶה וְעוֹשֶׂה מׅמּׅי שֶׁאֵינוֹ מְצוּוֶה וְעוֹשֶׂה» (בבא קמא לח: א).ש

« Rabbi Hannina dit : Plus grand est celui qui accomplit une action qui lui est commandée que celui qui accomplit une action qui ne lui est pas commandée » (Traité Baba Kama 38 : a).

Ne devrions-nous point, au contraire, donner la priorité à celui qui agit par lui-même, sans en avoir reçu l’injonction, plutôt qu’à celui qui agit par obligation, parce qu’il en a reçu l’injonction ?

Les Sages d’Israël enseignent que très souvent, l’action volontaire, pour louable qu’elle puisse être, comporte la menace de flatter l’ego, contrairement à celui qui, agissant par contrainte, s’écarte de toute forme d’ego :

ש«מׅפְּנֵי שֶׁהוּא דּוֹאֵג תָּמׅיד לְבַטֵּל יׅצְרוֹ וּלְקַיֵּים מׅצְוַת בּוֹרְאוֹ» (תלמוד בבלי עבודה זרה ג: א, תוספות).ש

« Car il s’inquiète toujours d’annihiler son mauvais penchant et d’accomplir l’ordonnance de son Créateur » (Traité Avodah Zarah 3 : a, Tossafot).

La discipline, l’assiduité, l’effort mental poussé à son extrême et l’abnégation accompagnant l’accomplissement de la Justice sont l’apanage des grandes figures de l’Humanité.

Pour preuve Emile Zola.

Le célèbre écrivain Anatole France, faisant l’éloge funèbre d’Emile Zola, décrit la noblesse d’esprit de ce dernier :

« Zola, d’ailleurs, était l’homme de son œuvre. Dès qu’une cause lui sembla juste, braver pour la défendre les colères irraisonnées ou perfides, subir les outrages furieux, les haines injustes, les abandons les plus douloureux, lui parut un impérieux devoir. Aucun sacrifice ne lui coûta pour répondre au cri de sa conscience » (Extrait du discours prononcé aux obsèques d’Emile Zola, le 5 octobre 1902).

Les plus grandes causes de l’Humanité, si elles requièrent de la Compassion, ne finissent par aboutir que grâce au sens de la Justice et du devoir de réparer l’iniquité de ce monde.

א וַיְדַבֵּר יְהוָה אֶל-מֹשֶׁה לֵּאמֹר. ב דַּבֵּר אֶל-אַהֲרֹן וְאָמַרְתָּ אֵלָיו בְּהַעֲלֹתְךָ אֶת-הַנֵּרֹת אֶל-מוּל פְּנֵי הַמְּנוֹרָה יָאִירוּ שִׁבְעַת הַנֵּרוֹת. ג וַיַּעַשׂ כֵּן אַהֲרֹן אֶל-מוּל פְּנֵי הַמְּנוֹרָה, הֶעֱלָה נֵרֹתֶיהָ כַּאֲשֶׁר צִוָּה יְהוָה אֶת-מֹשֶׁה. (במדבר ח: א-ג).ש

1 Et l’Éternel parla à Moïse en ces termes : 2 « Parle à Aaron et dis-lui : Quand tu feras monter les lampes, c’est vis-à-vis de la face du candélabre que les sept lampes doivent projeter la lumière. » 3 Ainsi fit Aaron : c’est vis-à-vis de la face du candélabre qu’il fit monter les lampes, comme l’Éternel l’avait ordonné à Moïse. (Nombres 8 : 1-3).

L’impératif de faire monter la lumière du candélabre imposé à Aaron, le frère aîné de Moïse, et appliqué par ce dernier vaudra à son action et à son nom d’être à jamais éternisés (Cf. Rashi). En effet, le peuple d’Israël, même en l’absence du Temple, poursuit l’œuvre de l’allumage des lumières de Hanoucca commémorant le miracle de la fiole d’huile dans le Temple de Jérusalem.

Le Tikkoun HaOlam (« Réparation du monde ») ne peut pas reposer uniquement sur la bonne volonté d’hommes et de femmes bienveillants, mais aussi sur des êtres humains porteurs d’une vision capable de dépasser les limites de leur moi intérieur qui, sur le modèle du Grand-Prêtre, vont relever le monde en en réparant les fissures.

כ וְאַתָּה תְּצַוֶּה אֶת-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל וְיִקְחוּ אֵלֶיךָ שֶׁמֶן זַיִת זָךְ כָּתִית לַמָּאוֹר לְהַעֲלֹת נֵר תָּמִיד. (שמות כז: כ).ש

20  » Et toi [Aaron], tu ordonneras aux enfants d’Israël de te choisir une huile pure d’olives concassées, pour le luminaire, afin de faire monter la lumière en permanence. (Exode 27 : 20).

L’engagement totalement désintéressé de l’Homme entraîne l’Eternel à parachever l’œuvre de la Création :

ש«לְהַעֲלוֹת נֵר תָּמִיד. מַדְלִיק עַד שֶׁתְּהֵא שַׁלְהֶבֶת עוֹלָה מֵאֵלֶיהָ:» (רש »י, על הפסוק שמות כז: כ)ש.

« Pour faire monter une lumière perpétuelle On allumait jusqu’à ce que la flamme monte d’elle-même » (Rashi, sur le verset Exode 27 : 20).

Ainsi, si tout bienfaiteur agit selon le principe d’autonomie, en règle générale, par bienveillance, qualité soumise à l’émotion et conditionnée par cette dernière, l’impératif d’agir en vertu du principe d’hétéronomie, quant à lui, relève de la Justice rigoureuse.

Si la compassion et l’empathie dépendent de fluctuations émotionnelles du sujet agissant, la Justice dépend d’un Absolu transcendant le temps et l’espace (Cf. Rashi sur le verset Lévitique 6 : 2) dépourvue de toute entrave psychologique. C’est pourquoi le grand Rav et Penseur Adin Steinzaltz précise[2] que les injonctions évoquées dans la parashah Tétsavé sont d’ordre éternel, contrairement à celles mentionnées dans la parashah Terouma, d’ordre temporaire.

A la différence du philosophe Emmanuel Kant distinguant deux formes d’impératif dans son œuvre majeure : « La Métaphysique des Mœurs », l’impératif catégorique universel et l’impératif hypothétique conditionné par des mobiles sensibles et intéressés, la Torah enseigne que l’impératif catégorique, la Mitsvah (injonction ou ordonnance) trouve sa source dans le Divin et non point dans la raison humaine.

Rabbi Lord Jonathan Sacks enseigne :

« Les mitsvot nous apprennent que la foi est active et non passive. Il est question de ce que nous faisons, pas seulement de ce qui nous arrive. En exécutant une mitsvah, nous nous rapprochons de Dieu, devenant son « partenaire dans l’œuvre de la création ». Chaque mitsvah est une fenêtre dans le mur qui nous sépare de Dieu. Chaque mitsvah laisse la lumière de Dieu s’écouler dans le monde. » (The Way of Mitzvot: Responding to God, Unit 4).

כג  כִּי נֵר מִצְוָה וְתוֹרָה אוֹר וְדֶרֶךְ חַיִּים תּוֹכְחוֹת מוּסָר. (משלי ו: כג).ש

23 Car le devoir est une lampe, la Torah une lumière, et les réprimandes de la discipline sont le chemin de la vie. (Proverbes 6 : 23).

[1] Parashat Tétsavé : Exode 27: 20-30: 10.

[2] « HaTanakh HaMevoar », édition Koren Yeroushalayim p. 319.

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Avec toutes mes amitiés,

Shabbat shalom!

Haïm Ouizemann

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