Parashat VaYikra, Quand le leader s’efface

« Nous ne pouvons rien faire ou rien obtenir sans en payer le prix, comme on le dirait dans le langage commercial ou, en d’autres termes, sans sacrifice. Cela garantirait le salut de la communauté à laquelle nous appartenons ; nous devons payer pour cela, c’est-à-dire se sacrifier. »   (Mahatma Gandhi)

Le troisième livre[1] de la Torah « VaYikra » appelé « Lévitique » ou en hébreu « סֵפֶר הַכֹּהֲנִים Sefer HaCohanim, Le livre des Prêtres/Serviteurs de l’Eternel » est le livre de la Sainteté par excellence. A l’opposé de la théorie du « numineux » exposée par le théologien allemand Rudolph Otto dans son livre « Le Sacré : l’élément non rationnel dans l’idée du divin et sa relation avec le rationnel » (1917), présentant le Divin comme « mysterium tremendum », « notion associant la terreur et le mystère du Divin », une lecture approfondie du livre du Lévitique nous enseigne que la Sainteté s’inscrit dans une possible relation du Divin avec l’humain. La Sainteté ne réside point dans le secret de l’Essence du Divin mais au sein de l’ultime expérience intérieure liant les conjoints, les parents et leurs enfants, l’homme et l’étranger (גֵּר Guer) ainsi que la rencontre de l’Homme avec le temps des fêtes (Shabbat, Pessah, Shavouot, Soukkot…).

L’on juge généralement de la grandeur d’un leader à son aptitude à toujours être au-devant de la scène publique. La Torah enseigne, toutefois, que la grandeur se mesure également à l’effacement, au refus des honneurs et de la gloire.  Le modèle de ce retrait demeure la figure emblématique de Moïse.

La parashat VaYikra prolonge la parashat Pekoudey où l’on apprend que Moïse n’est point autorisé à pénétrer dans la Tente du Rendez-Vous pleine de la Shékhinah (Présence divine). Il ne saurait y avoir de place pour deux afin d’éviter une éventuelle confusion entre l’Homme et le Divin :

לה וְלֹא-יָכֹל מֹשֶׁה לָבוֹא אֶל-אֹהֶל מוֹעֵד כִּי-שָׁכַן עָלָיו הֶעָנָן וּכְבוֹד יְהוָה מָלֵא אֶת-הַמִּשְׁכָּן. (שמות מ: לה).ש

35 Et Moïse ne put pénétrer dans la Tente d’assignation, parce que la nuée reposait au sommet et que la majesté divine remplissait le Tabernacle. (Exode 40 : 35).

Moïse est donc contraint d’attendre l’appel de l’Eternel avant de pouvoir pénétrer dans la Tente du Rendez-Vous :

א וַיִּקְרָא אֶל-מֹשֶׁה וַיְדַבֵּר יְהוָה אֵלָיו מֵאֹהֶל מוֹעֵד לֵאמֹר. (ויקרא א: א).ש

1 Et l’Éternel appela Moïse, et lui parla, de la Tente d’assignation, en ces termes : (Lévitique 1 : 1).

Le livre des Nombres explique, alors que Moïse, à l’intérieur du Saint des Saints, perçoit la voix de l’Eternel :

פט וּבְבֹא מֹשֶׁה אֶל-אֹהֶל מוֹעֵד לְדַבֵּר אִתּוֹ וַיִּשְׁמַע אֶת-הַקּוֹל מִדַּבֵּר אֵלָיו מֵעַל הַכַּפֹּרֶת אֲשֶׁר עַל-אֲרֹן הָעֵדֻת מִבֵּין שְׁנֵי הַכְּרֻבִים וַיְדַבֵּר אֵלָיו.  (במדבר ז: פט).ש

89 Or, quand Moïse entrait dans la tente d’assignation pour que le Seigneur lui parlât, il entendait la voix s’adresser à lui de dessus le propitiatoire qui couvrait l’arche du statut, entre les deux chérubins, et c’est à elle qu’il parlait. (Nombres 7 : 89).

La présence rare du verbe « parler » à la forme réflexive du Hitpael מִדַּבֵּר permet une nouvelle interprétation de la source : « Moïse entendit la voix [divine] qui parlait de par son être ». La voix perçue uniquement par Moïse serait en fait la voix de sa conscience ! Cette écoute n’est possible que dans le retrait et le silence.

Où et comment Moïse a-t-il appris à garder ses distances face à la Présence divine ?

Moïse s’est souvenu de la leçon que l’Eternel lui avait donné au buisson ardent :

ג וַיֹּאמֶר מֹשֶׁה אָסֻרָה-נָּא וְאֶרְאֶה אֶת-הַמַּרְאֶה הַגָּדֹל הַזֶּה מַדּוּעַ לֹא יִבְעַר הַסְּנֶה. ד וַיַּרְא יְהוָה כִּי סָר לִרְאוֹת וַיִּקְרָא אֵלָיו אֱלֹהִים מִתּוֹךְ הַסְּנֶה וַיֹּאמֶר מֹשֶׁה מֹשֶׁה וַיֹּאמֶר הִנֵּנִי. ה וַיֹּאמֶר אַל-תִּקְרַב הֲלֹם שַׁל-נְעָלֶיךָ מֵעַל רַגְלֶיךָ כִּי הַמָּקוֹם אֲשֶׁר אַתָּה עוֹמֵד עָלָיו אַדְמַת-קֹדֶשׁ הוּא. (שמות ג: ג-ה).ש

3 Et Moïse se dit : « Je veux m’approcher, je veux examiner cette grande vision : pourquoi le buisson ne se consume pas. » 4 Et l’Éternel vit qu’il s’approchait pour regarder ; alors le Seigneur l’appela du sein du buisson, disant : « Moïse ! Moïse ! » Et il répondit : « Me voici. » 5 Et Il reprit : « N’approche point d’ici ! Ote tes chaussures de tes pieds, car l’endroit où tu te tiens debout est un sol de sainteté ! » (Exode 3 : 3-5).

Nous retrouvons cette notion d’appel et d’annihilation de soi chez le jeune Samuel qui, appelé à trois reprises, ne comprend pas que l’Eternel désire lui parler :

ח וַיֹּסֶף יְהוָה קְרֹא-שְׁמוּאֵל בַּשְּׁלִישִׁת וַיָּקָם וַיֵּלֶךְ אֶל-עֵלִי וַיֹּאמֶר הִנְנִי כִּי קָרָאתָ לִי וַיָּבֶן עֵלִי כִּי יְהוָה קֹרֵא לַנָּעַר. (שמואל א, ג: ח).ש

8 Et une troisième fois, le Seigneur appela : « Samuel ! » Il se leva et s’en fut auprès d’Héli en disant : « Tu m’as appelé, me voici. » Alors Héli comprit que c’était Dieu qui appelait le jeune homme (I Samuel 3 : 8).

Moïse et Samuel se caractérisent par une extrême modestie et un sens profond du sacrifice de soi. Le premier mot de la parashah VaYiKraוַיִּקְרָא  présente sa dernière lettre א écrite en minuscule. Un commentaire l’explique par l’extrême humilité de Moïse ne désirant à aucun moment se mettre en avant. Cette notion de retrait constitue l’une des caractéristiques majeures du Prophète Moïse :

ח … וְנַחְנוּ מָה לֹא-עָלֵינוּ תְלֻנֹּתֵיכֶם כִּי עַל-יְהוָה. (שמות טז: ח).ש

8 … car que sommes-nous ? ce n’est pas nous qu’atteignent vos plaintes, c’est l’Éternel (Exode 16 : 8).

Moïse, concernant les Hébreux, aspire à calmer la colère divine. Il emploie, pour ce faire, le pronom personnel « nous אֲנָחְנוּ » en en retirant la lettre א Alef, lettre de l’ego humain, du pronom personnel « « je » ANY/ אֲנִי». Cette humilité apparaît aussi dans le livre des Nombres où le terme ANaV/ עָנָו signifiant « humble, modeste » est écrit sans la lettre י Yod, lettre de la puissance divine :

ג וְהָאִישׁ מֹשֶׁה עָנָו מְאֹד מִכֹּל הָאָדָם אֲשֶׁר עַל-פְּנֵי הָאֲדָמָה.  (במדבר יב: ג).ש

3 Or, cet homme, Moïse, était fort humble, plus qu’aucun homme qui fût sur la terre. (Nombres 12 : 3).

Moïse est l’homme de l’effacement et de l’abnégation absolue :

לב וְעַתָּה אִם-תִּשָּׂא חַטָּאתָם וְאִם אַיִן מְחֵנִי נָא מִסִּפְרְךָ אֲשֶׁר כָּתָבְתָּ. (שמות לב: לב).ש

32 et pourtant, si tu voulais pardonner à leur faute !… Sinon efface-moi du livre que tu as écrit. » (Exode 32 : 32).

Voué au nom des siens sans attendre une quelconque compensation en retour, il devient le plus grand des Prophètes célébré par les grandes religions monothéistes chrétienne et musulmane aussi bien que juive.

Qui, d’entre les hommes et les femmes engagés pour leur peuple, serait capable de se sacrifier corps et âme au nom d’une grande cause visant la Justice et le Droit ?

Théodore (Zeev Benjamin) Herzl, rejeté de beaucoup comme de sa famille dans sa recherche passionnée d’une solution politique à la question juive en diaspora, est aujourd’hui reconnu comme le visionnaire de l’Etat hébreu moderne. Ce sont les grandes causes qui font les grands hommes dès lors que ceux-ci répondent à l’appel de leur voix intérieure.

Rabbi Lord Jonathan Sacks, initialement instruit à la Philosophie à Cambridge, est réticent à occuper la fonction de Grand-Rabbin du Royaume uni, estimant qu’il n’était pas encore suffisamment prêt à recevoir ce titre prestigieux. Finalement, alors que rien a priori ne l’y prédisposait, il est élu à l’âge de 43 ans grand rabbin de Grande-Bretagne, fonction qu’il va remplir à merveille, étendant son influence dans tout le monde anglophone.

ש« כָּל הַמּשְׁפִּיל עַצְמוֹ, הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא מַגְבִּיהוֹ וְכָל הַמַּגְבִּיהַּ עַצְמוֹ, הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא מַשְׁפִּילוֹ. כָּל הַמְּחַזֵּר עַל הַגְּדוּלָּה, גְּדוּלָּה בּוֹרַחַת מִמֶּנּוֹ, וְכָל הַבּוֹרֵחַ מִן הַגְּדוּלָּה, גְּדוּלָּה מְחַזֶּרֶת אַחֲרָיו.» (תלמוד בבלי, עירובין, י »ג, ב’).ש

« Celui qui s’humilie, le Saint béni soit-Il l’élève et celui qui s’élève par orgueil, le Saint béni soit-Il l’humilie. Celui qui court après la grandeur, la grandeur le fuit et celui qui fuit la grandeur, la grandeur court après lui… » (Talmud de Babylone, Traité Eirouvin 13 : b).

[1] Parashat VaYikra : Lévitique 1 : 1-5 : 26.

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Avec toutes mes amitiés,

Shabbat shalom!

Haïm Ouizemann

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