Parashat Shemini, fanatisme et feu dévorant 

« Rien n’égale la puissance de surdité volontaire des fanatismes. » (Victor Hugo)

Comment expliquer qu’au jour le plus solennel et le plus joyeux, le jour où est édifiée la Tente du Rendez-Vous, l’Eternel décide de mettre à mort NaDaV et AVIHOu, les deux fils de AHaRoN ?

Quelle peut être la raison de ce châtiment divin et pourquoi est-il advenu le jour même de l’inauguration du Tabernacle ?[1]

א וַיִּקְחוּ בְנֵי-אַהֲרֹן נָדָב וַאֲבִיהוּא אִישׁ מַחְתָּתוֹ וַיִּתְּנוּ בָהֵן אֵשׁ וַיָּשִׂימוּ עָלֶיהָ קְטֹרֶת וַיַּקְרִיבוּ לִפְנֵי יְהוָה אֵשׁ זָרָה אֲשֶׁר לֹא צִוָּה אֹתָם. (ויקרא י: א).ש

1 Et les fils d’Aaron, Nadav et Avihou, prenant chacun leur encensoir, y mirent du feu, sur lequel ils jetèrent de l’encens, et apportèrent devant le Seigneur un feu étranger sans qu’il le leur eût ordonné. (Lévitique 10 : 1).

Nombreuses sont les interprétations proposées par les sages d’Israël à l’expression « feu étranger », ce feu responsable du foudroiement des deux fils d’Aaron.

ב וַתֵּצֵא אֵשׁ מִלִּפְנֵי יְהוָה וַתֹּאכַל אוֹתָם וַיָּמֻתוּ לִפְנֵי יְהוָה. (ויקרא י: ב).ש

2 Et un feu s’élança de devant le Seigneur et les dévora, et ils moururent devant le Seigneur. (Lévitique 10 : 2).

Ce « feu étranger אֵשׁ זָרָה  (ESh ZaRaH) » n’est point sans rappeler l’expression « culte étranger עֲבוֹדָה זָרָה (avoda zarah) » employée par les Sages d’Israël pour désigner le culte étranger ou païen, culte contraire au culte demandé par l’Eternel.

Comment est-il possible que les deux fils d’Aaron, Nadav et Avihou tous deux considérés comme Cohanim irréprochables, aient été capables de rendre un culte étranger ?

Le prophète Jérémie répond à cette question difficile :

לא וּבָנוּ בָּמוֹת הַתֹּפֶת אֲשֶׁר בְּגֵיא בֶן-הִנֹּם לִשְׂרֹף אֶת-בְּנֵיהֶם וְאֶת-בְּנֹתֵיהֶם בָּאֵשׁ אֲשֶׁר לֹא צִוִּיתִי וְלֹא עָלְתָה עַל-לִבִּי.  (ירמיהו ז: לא).ש

31 Et ils ont bâti les hauts-lieux du Tofèt, dans la vallée de Ben-Hinnom, pour brûler leurs fils et leurs filles par le feu, chose que je n’ai point ordonnée et qui est loin de mon cœur. (Jérémie 7 : 31).

Il est fort intéressant de noter que l’expression « אֵשׁ אֲשֶׁר לֹא צִוִּיתִי  feu que je n’ai point ordonné » extraite du prophète Jérémie est identique en tous points à la locution «אֵשׁ זָרָה אֲשֶׁר לֹא צִוָּה אֹתָם feu étranger qu’Il ne leur [Nadav et Avihou] avait point commandé ». Le feu évoqué par le prophète Jérémie fait référence aux enfants sacrifiés en holocauste au dieu Molekh par Israël, copiant par ignorance le culte de nations païennes :

י לֹא-יִמָּצֵא בְךָ מַעֲבִיר בְּנוֹ-וּבִתּוֹ בָּאֵשׁ… (דברים יח: י)ש

10 Qu’il ne se trouve personne, chez toi, qui fasse passer par le feu son fils ou sa fille… (Deutéronome 18 : 10).

Cette faute est si grave que Jérémie annonce que Jérusalem subira le même sort que les enfants passés par le feu :

יב כֵּן-אֶעֱשֶׂה לַמָּקוֹם הַזֶּה נְאֻם-יְהוָה וּלְיוֹשְׁבָיו וְלָתֵת אֶת-הָעִיר הַזֹּאת כְּתֹפֶת. (ירמיהו יט: יב).ש

12 Voilà comme je traiterai cet endroit, dit l’Eternel, et ses habitants, en rendant cette ville semblable au Tofèt. (Jérémie 19 : 12).

Il semble que l’Eternel, en brûlant vifs Nadav et Avihou, décide d’étouffer tout germe d’enthousiasme extrême et d’extase susceptible de conduire aux pires déviations au nom d’un culte considéré comme vrai. En effet, combien de sang a-t-on déjà répandu au nom d’une vérité religieuse prétendant retrouver l’authentique racine et l’origine pure d’un paradis perdu ? Le Cohen se doit d’être un modèle d’obéissance à la Parole divine et d’annihilation sans rajouter une part d’ego au culte rendu. Être Cohen relève d’une exigence cultuelle élevée toute empreinte de rectitude et de soumission à la Volonté divine.

Le déclin de l’Humanité a été entamé dès lors que HaVaH (Eve) commence à discuter avec le serpent primordial au lieu de s’en détourner (Genèse 3 : 1-2) pour n’écouter que la voix divine, et de plus, rajoute des barrières à l’interdit divin :

ג וּמִפְּרִי הָעֵץ אֲשֶׁר בְּתוֹךְ הַגָּן אָמַר אֱלֹהִים לֹא תֹאכְלוּ מִמֶּנּוּ וְלֹא תִגְּעוּ בּוֹ פֶּן-תְּמֻתוּן. (בראשית ג: ג).ש

3 mais quant au fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, le Seigneur a dit : Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez point, sous peine de mourir. » (Genèse 3 : 3).

L’Eternel, en effet, a interdit de consommer du fruit de l’arbre du bien et du mal mais n’a point décrété de ne pas toucher au fruit.

La Tora met en garde contre la tentation de rajouter à l’injonction divine pour finalement être pris dans le tourbillon infernal du fanatisme religieux conduisant inexorablement à l’anéantissement d’autrui.  Nul ne peut s’approprier et monopoliser le Divin et instrumentaliser une vérité religieuse pour mieux assoir son autorité. C’est la raison pour laquelle même le Prophète des prophètes Moïse n’a pu ni s’approcher du buisson ardent (Exode 3 : 5) ni voir directement la Face de l’Eternel (Exode 33 : 20). Il a donc écouté la voix de l’Eternel, contrairement à Eve, qui a préféré prêter une oreille trop attentive aux propos mensongers du serpent. Le mythe d’Icare se brûlant les ailes en s’approchant trop près du soleil enseigne combien chacun doit connaître ses limites. Nous retrouvons cette notion de limites dépassées avec le mythe de Prométhée qui, volant le feu aux dieux pour le donner aux hommes, est condamné à subir le supplice de la dévoration de son foie par l’aigle du Caucase.

Rabbi Lord Jonathan Sacks enseigne :

« Nadav et Avihou étaient sûrement de grands personnages. Le problème était qu’ils croyaient être de grands personnages. Ils n’étaient pas comme leur père Aaron, qu’il fallait persuader de s’approcher de l’autel à cause de son sentiment d’incapacité. La seule chose qui manquait à Nadav et Avihu était le sentiment de leur propre incapacité[2].

Pour faire quoi que ce soit de grand, nous devons nous garder de ces deux tentations. L’une est la peur de la grandeur : qui suis-je ? L’autre est d’être convaincu de votre grandeur : qui sont-ils ? Je peux faire mieux. Nous pouvons faire de grandes choses si (a) la tâche compte plus que la personne, (b) nous sommes prêts à faire de notre mieux sans nous croire supérieurs aux autres, et (c) nous souhaitons prendre conseil, là où Nadav et Avihu ont échoué. » (Rav Sachs, Reticence vs. Impetuosity [Shemini 5781])

א אֵת כָּל-הַדָּבָר אֲשֶׁר אָנֹכִי מְצַוֶּה אֶתְכֶם אֹתוֹ תִשְׁמְרוּ לַעֲשׂוֹת לֹא-תֹסֵף עָלָיו וְלֹא תִגְרַע מִמֶּנּוּ. (דברים יג: א).ש

1 Tout ce que je vous ordonne, vous l’observerez exactement, sans y rien ajouter, sans en retrancher rien. (Deutéronome 13 : 1).

[1]  Parashat Shémini, Lévitique 9 : 1- 11 : 47

[2]  Le compositeur Berlioz, une fois, a dit d’un jeune musicien : « Il connaît tout. La seule chose qui lui manque c’est l’inexpérience »

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Avec toutes mes amitiés,

Shabbat shalom!

Haïm Ouizemann

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