Parashot Aharei-Mot- Qedoshim, « Et tu aimeras ton prochain comme toi-même »

« Laissez la haine à ceux qui sont trop faibles pour aimer » (Martin Luther King)

יח … וְאָהַבְתָּ לְרֵעֲךָ כָּמוֹךָ  אֲנִי יְהוָה. (ויקרא יט: יח).ש

18… Et tu aimeras ton prochain comme toi-même : je suis l’Éternel. (Lévitique 19 : 18).

De tous les versets[1] composant le corpus biblique, ce verset est sans conteste celui qui a fait couler beaucoup d’encre et ne cesse d’être commenté.

Ce verset suscite de nombreuses interrogations.

Comment définir « notre prochain » ? La Tora ordonne-t-elle d’éprouver de l’amour uniquement pour nos proches, comme nous pourrions le comprendre du verset, ou bien l’impératif d’aimer s’applique-t-il à tout être humain créé à l’image de l’Eternel ? Comment la Tora peut-elle ordonner d’aimer ? Ne devrions-nous point aimer que celles et ceux qui nous rendent le bien, comme l’enseigne le livre des Proverbes ?

ל  אַל-תרוב (תָּרִיב) עִם-אָדָם חִנָּם אִם-לֹא גְמָלְךָ רָעָה. (משלי ג: ל).ש

30 Ne cherche pas de vaine querelle à l’homme qui ne t’a fait aucun mal. (Proverbes 3 : 30).

Le marqueur du complément d’objet direct Ett (אֶת), généralement associé à la racine hébraïque de l’amour (א.ה.ב. A. H. V [B]), est remplacé par la préposition Lamed (ל-), fait unique n’apparaissant que dans la parasha Qedoshim[2].

יח  וְאָהַבְתָּ לְרֵעֲךָ כָּמוֹךָ  אֲנִי יְהוָה. (ויקרא יט: יח).ש

18 Et tu aimeras ton prochain comme toi-même : je suis l’Éternel. (Lévitique 19 : 18).

La consonne Lamed (ל-) indique à la fois le dépassement et la direction. La Tora n’évoque donc point, comme l’on serait naturellement porté à le penser, une notion subjective d’amour qui naîtrait spontanément dans le cœur de l’homme, mais du devoir objectif d’aimer autrui et de marcher à sa rencontre, quelles que puissent être son origine, sa culture et son identité, et même ses opinions. Comment est-il possible de requérir de l’homme qu’il fasse l’effort de dépasser toute forme de sensibilité personnelle, toute fluctuation émotionnelle individuelle pour qu’il se rapproche impérativement d’autrui ? N’est-ce point une injonction qui relève de l’utopie ?

Le premier personnage biblique à appliquer cet amour n’est autre que le Patriarche Avraham. Celui-ci, en offrant l’hospitalité à trois hommes anonymes dont la source biblique ne mentionne ni l’origine, ni la foi, ni le nom, devient le modèle universel de cet altruisme ne se fondant sur aucune base émotionnelle, mais humaniste. Le texte de la parashah Qedoshim reprend cet amour du prochain, même dans le cas où notre prochain est un étranger :

לד כְּאֶזְרָח מִכֶּם יִהְיֶה לָכֶם הַגֵּר הַגָּר אִתְּכֶם וְאָהַבְתָּ לוֹ כָּמוֹךָ כִּי-גֵרִים הֱיִיתֶם בְּאֶרֶץ מִצְרָיִם אֲנִי יְהוָה אֱלֹהֵיכֶם. (ויקרא יט: לד).ש

34 Il sera pour vous comme un de vos compatriotes, l’étranger qui séjourne avec vous, et tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été étrangers dans le pays d’Egypte je suis l’Éternel votre Seigneur. (Lévitique 19 : 34).

La Tora met l’accent sur l’universalité de cet amour qui doit dépasser le cadre national d’Israël. Le Sage Ben Azaï, élargissant la thèse de Rabbi Akiva selon lequel l’amour d’Israël et du converti constitue le principe fondamental de la Tora, fonde, quant à lui, sa vision sur l’amour universel entre hommes :

ש« בֶּן עֲזָאי אוֹמֵר: (בראשית ה: א) ‘זֶה סֵפֶר תּוֹלְדוֹת אָדָם’ – זֶה כְּלָל גָּדוֹל בַּתּוֹרָה. רַבִּי עֲקִיבָא אוֹמֵר: (ויקרא יט: יח) ‘וְאָהַבְתָּ לְרֵעֲךָ כָּמוֹךָ’ – זֶה כְּלָל גָּדוֹל בַּתּוֹרָה » (בראשית-רבה כד: ז)ש

« Ben Azzaï dit : « Ceci est le livre des générations de l’Homme » (Genèse 5 : 1) – C’est un grand principe dans la Tora. Rabbi Aquiva dit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lévitique 19 : 18) – C’est un grand principe dans la Tora. » (Genèse Raba 24 : 7).

La maxime de Ben Azzaï enseigne que tous les êtres humains sans aucune exception, créés à l’image de l’Eternel, forment une famille à part entière.

Cependant, Rabbi Aquiva met plutôt l’accent sur un autre verset, exigeant l’amour du prochain, à savoir Israël. La fin de ce verset, généralement éludée et oubliée, porte la signature de l’Eternel Créateur de l’Humanité :

יח … וְאָהַבְתָּ לְרֵעֲךָ כָּמוֹךָ  אֲנִי יְהוָה. (ויקרא יט: יח).ש

18… Et tu aimeras ton prochain comme toi-même : Je suis l’Éternel. (Lévitique 19 : 18).

« אֲנִי יְהוָה / Je suis l’Éternel » constituant le sceau de l’Eternel fait écho aux Dix Paroles qui portent le même paraphe (Exode 20 : 1) :

ב דַּבֵּר אֶל-כָּל-עֲדַת בְּנֵי-יִשְׂרָאֵל וְאָמַרְתָּ אֲלֵהֶם : קְדֹשִׁים תִּהְיוּ כִּי קָדוֹשׁ אֲנִי יְהוָה אֱלֹהֵיכֶם. (ויקרא יט : ב).ש

2 « Parle à toute la communauté des enfants d’Israël et dis-leur : Soyez saints ! Car je suis saint, moi l’Éternel, votre Dieu. (Lévitique 19 : 2).

L’amour que nous devons donc à autrui n’est plus seulement le fait de l’Egalité qui unit les êtres humains entre eux à leur naissance, mais l’expression suprême de la volonté d’imiter l’Eternel dans son Principe fondamental de Liberté :

לד כְּאֶזְרָח מִכֶּם יִהְיֶה לָכֶם הַגֵּר הַגָּר אִתְּכֶם וְאָהַבְתָּ לוֹ כָּמוֹךָ כִּי-גֵרִים הֱיִיתֶם בְּאֶרֶץ מִצְרָיִם אֲנִי יְהוָה אֱלֹהֵיכֶם. (ויקרא יט: לד).ש

34 Il sera pour vous comme un de vos compatriotes, l’étranger qui séjourne avec vous, et tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été étrangers dans le pays d’Egypte Je suis l’Éternel votre Seigneur. (Lévitique 19 : 34).

Aimer n’est donc plus seulement l’expression de l’Egalité mais également de la Liberté à octroyer à tout être humain !

Cette source de Liberté apparait dès la première Parole de l’Eternel à Moïse au mont Sinaï :

ב אָנֹכִי יְהוָה אֱלֹהֶיךָ אֲשֶׁר הוֹצֵאתִיךָ מֵאֶרֶץ מִצְרַיִם מִבֵּית עֲבָדִים לֹא-יִהְיֶה לְךָ אֱלֹהִים אֲחֵרִים עַל-פָּנָי. (שמות כ: ב).ש

2 « Je suis l’Éternel, ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, d’une maison d’esclavage. (2) « Tu n’auras point d’autre dieu que moi. (Exode 20 : 2).

La notion de קְדֻשָּׁה  (« Quedousha ») communément traduite par « Sainteté » mais signifiant « séparation, particulier, choisi » revêt donc, dans le cadre de la parasha Quedoshim, une dimension supplémentaire et positive. La Quedousha n’est plus seulement l’expression du retrait du mal comme l’explique Rashi[3] mais l’expression d’une exigence universelle absolue – loi apodictique- de rapprochement vers autrui, vers celui qui, pour être si différent de nous, n’en est pas moins semblable, et ce, dans le dessein de le bénir et le couvrir de bienfaits. De la même manière que ma Vie, ma Dignité et ma Liberté sont sacrées, celles d’autrui le sont tout autant. C’est comme cela que nous pourrons tous ensemble construire une société pacifique.

S’il est possible de comprendre le verset ainsi : « Tu aimeras ton prochain comme tu aimes ta propre personne », mais aussi : « Tu aimeras ton prochain car il te ressemble », il semble également possible d’y apporter une nouvelle traduction : « Tu aimeras ton prochain, comme toi [il deviendra] ». Notre attitude à l’égard d’autrui détermine l’attitude d’autrui envers nous-mêmes. C’est en aimant que nous inviterons les autres à aimer. Ce devoir d’amour n’est donc plus d’ordre personnel mais collectif.

Rabbi Lord Jonathan Sacks enseigne :

« Ce qui est si impressionnant dans la Torah, c’est qu’elle exprime à la fois le plus haut des idéaux élevés et en même temps nous parle en tant qu’êtres humains. Si nous étions des anges, il serait facile de s’aimer les uns les autres. Mais nous ne le sommes pas. Une éthique qui nous commande d’aimer nos ennemis, sans aucune indication sur la façon dont nous devons y parvenir, est tout simplement invivable. Au lieu de cela, la Torah présente un programme réaliste. En étant honnêtes les uns avec les autres, en discutant des choses, nous pourrons peut-être parvenir à une réconciliation – pas toujours, certes, mais souvent. Combien de détresse et même d’effusion de sang pourraient être épargnés si l’humanité respectait ce simple commandement ». (Achrei Mot-Kedoshim- 5773- Of Love and Hate).

י הֲלוֹא אָב אֶחָד לְכֻלָּנוּ הֲלוֹא אֵל אֶחָד בְּרָאָנוּ מַדּוּעַ נִבְגַּד אִישׁ בְּאָחִיו לְחַלֵּל בְּרִית אֲבֹתֵינוּ. (מלאכי ב: י).ש

10 N’avons-nous pas tous un seul père ? N’est-ce pas une unique Divinité qui nous a créés ? Pourquoi commettrions-nous une trahison l’un contre l’autre, de façon à déshonorer l’alliance de nos pères ? (Malachie 2 : 10).

[1] Parashat Aharei Mot-Qedoshim : Lévitique 16 : 1-20 : 27.

[2] Commentataire du MalBim sur le verset Lévitique 19 : 18.

[3] Sur le verset Lévitique 19 : 2.

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Avec toutes mes amitiés,

Shabbat shalom!

Haïm Ouizemann

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2 réponses à Parashot Aharei-Mot- Qedoshim, « Et tu aimeras ton prochain comme toi-même »

  1. Gritti Francis dit :

    Magnifique ! Et plus pénétrant chaque jour…

  2. Philippe Schroeder dit :

    Ne pourrions nous pas traduire par ”tu aimeras ton prochain comme un autre toi même ”?
    Avec les mêmes besoins, les mêmes aspirations… que nous avons personnellement…
    Pourma part, c’est ce que j’y vois et chercheà m’y conformer.

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