Parashat Nasso, Hinnéni, répondre à sa vocation !

« En ce jour de votre vie, je crois que Dieu souhaite que vous sachiez…
que les vocations manquées déteignent sur toute l’existence. » (Honoré de Balzac, la Maison Nucingen).

La parashah Nasso[1] commence par relater les fonctions sacerdotales respectives de chacune des trois familles composant la tribu des Lévy : Kéhat (Nombres 4 : 2-16), Gershon (Nombres 4 : 22-28), Mérari (Nombres 4 : 29-33). Or, ces mêmes familles, déjà mentionnées dans le livre de Béreshit (Genèse) apparaissent dans un ordre différent :

יא וּבְנֵי לֵוִי גֵּרְשׁוֹן קְהָת וּמְרָרִי. (בראשית מו: יא).ש

11 Et les fils de Lévy : Guershon, Kehàth, Merari. (Genèse 46 : 11).

Pourquoi dans la parashah Nasso, l’ordre des familles Guershon et Kéhat est-il inversé ? Pouvons-nous trouver un sens à cette permutation ?

Une lecture approfondie du texte va nous permettre de répondre à cette question.

La famille de Kéhat :

טו וְכִלָּה אַהֲרֹן-וּבָנָיו לְכַסֹּת אֶת-הַקֹּדֶשׁ וְאֶת-כָּל-כְּלֵי הַקֹּדֶשׁ בִּנְסֹעַ הַמַּחֲנֶה וְאַחֲרֵי-כֵן יָבֹאוּ בְנֵי-קְהָת לָשֵׂאת וְלֹא-יִגְּעוּ אֶל-הַקֹּדֶשׁ וָמֵתוּ אֵלֶּה מַשָּׂא בְנֵי-קְהָת בְּאֹהֶל מוֹעֵד. (במדבר ד: טו).ש

15 Aaron et ses fils achèveront ainsi d’envelopper les choses saintes et tous les ustensiles sacrés, lors du départ du camp ; alors seulement viendront les enfants de Kehath pour les porter, car ils ne doivent pas toucher aux choses saintes, sous peine de mort. C’est là la charge des enfants de Kéhath dans la tente d’assignation. (Nombres 4 : 15).

La famille de Guershon :

כד זֹאת עֲבֹדַת מִשְׁפְּחֹת הַגֵּרְשֻׁנִּי לַעֲבֹד וּלְמַשָּׂאכה וְנָשְׂאוּ אֶת-יְרִיעֹת הַמִּשְׁכָּן וְאֶת-אֹהֶל מוֹעֵד מִכְסֵהוּ וּמִכְסֵה הַתַּחַשׁ אֲשֶׁר-עָלָיו מִלְמָעְלָה וְאֶת-מָסַךְ פֶּתַח אֹהֶל מוֹעֵד. כו וְאֵת קַלְעֵי הֶחָצֵר וְאֶת-מָסַךְ פֶּתַח שַׁעַר הֶחָצֵר אֲשֶׁר עַל-הַמִּשְׁכָּן וְעַל-הַמִּזְבֵּחַ סָבִיב וְאֵת מֵיתְרֵיהֶם וְאֶת-כָּל-כְּלֵי עֲבֹדָתָם וְאֵת כָּל-אֲשֶׁר יֵעָשֶׂה לָהֶם וְעָבָדוּ. (במדבר ד : כד-כו).ש

24 Voici ce qui est imposé aux familles nées de Guershon, comme tâche et comme transport : 25 et elles porteront les tapis du tabernacle, le pavillon d’assignation, sa couverture et la housse de tahach qui la couvre extérieurement, ainsi que le rideau-portière de la tente d’assignation ; 26 les toiles du parvis, le rideau d’entrée servant de porte à ce parvis, qui s’étend autour du tabernacle et de l’autel, et leurs cordages, et toutes les pièces de leur appareil; enfin, tout ce qui s’y rattache, elles s’en occuperont. (Nombres 4 : 24-26).

La famille de Mérari:

לא וְזֹאת מִשְׁמֶרֶת מַשָּׂאָם לְכָל-עֲבֹדָתָם בְּאֹהֶל מוֹעֵד קַרְשֵׁי הַמִּשְׁכָּן וּבְרִיחָיו וְעַמּוּדָיו וַאֲדָנָיו. לב וְעַמּוּדֵי הֶחָצֵר סָבִיב וְאַדְנֵיהֶם וִיתֵדֹתָם וּמֵיתְרֵיהֶם לְכָל-כְּלֵיהֶם וּלְכֹל עֲבֹדָתָם וּבְשֵׁמֹת תִּפְקְדוּ אֶת-כְּלֵי מִשְׁמֶרֶת מַשָּׂאָם. (במדבר ד: לא-לב).ש

31 Voici ce qu’ils sont tenus de porter, selon le détail de leur emploi dans la tente d’assignation : les solives du tabernacle, ses traverses, ses piliers et ses socles ; 32 Et les piliers du pourtour du parvis, leurs socles, leurs chevilles et leurs cordages, avec toutes leurs pièces et tout ce qui s’y rattache. Vous leur attribuerez nominativement les objets dont le transport leur est confié. (Nombres 4 : 31-32).

L’on discerne une différence notoire dans l’approche des trois familles, toutes trois issues de Lévy, envers leur tâche respective concernant le transport du Mishkan pendant les déplacements d’Israël dans le désert du Sinaï.

La famille de Guershon prend sa fonction très au sérieux, mais de manière impersonnelle. En effet, le terme « מַשָּׂא » (« transport ») ne porte pas de suffixe pronominal: « LE transport » ; quant à la famille de Mérari, non seulement elle prend son rôle très au sérieux, mais elle lui attache une importance personnelle : « מַשָּׂאָם » (« LEUR transport ») est répété deux fois. Ils prennent leur rôle très à cœur et s’y investissent personnellement ; quant à la famille de Kéhat, il est écrit en hébreu ; « לָשֵׂאת » (« pour porter »), en omettant ce que les enfants de Kéhat doivent porter, comme si la sainteté des objets qui sont à sa charge était telle qu’en fait, ce sont eux, ces objets, qui portent les enfants de Kéhat. Par ailleurs, à la deuxième occurrence de ce mot dans la description des tâches des fils de Kéhat, il est écrit : « אֵלֶּה מַשָּׂא בְנֵי-קְהָת » (« Ce sont la charge des fils d’Israël ») : le terme מַשָּׂא est au singulier, mais le pronom est au pluriel. L’on pourrait dire que la charge est une pour tous les fils de Kéhat, mais le pluriel de אֵלֶּה représente chacun de ces fils qui, chacun de leur côté, avec sa spécificité, font en fait une seule et même tâche.

Par ailleurs, une autre différence notable se révèle entre les deux premières familles Guershon et Mérari et la famille de Kéhat. Alors que les deux premières familles de Lévites transportent respectivement des tentes et des planches de la Tente du Rendez-Vous dans des charrettes apprêtées à cet effet, les Lévites de Kéhat ont le devoir de porter l’Arche d’Alliance non plus dans une charrette mais sur l’épaule :

ט וְלִבְנֵי קְהָת לֹא נָתָן כִּי-עֲבֹדַת הַקֹּדֶשׁ עֲלֵהֶם בַּכָּתֵף יִשָּׂאוּ. (במדבר ז: ט).ש

9 Quant aux enfants de Kéhath, il ne leur en donna point [des charrettes] le service des instruments de sainteté, ils le porteront sur l’épaule (Nombres 7 : 9).

En quoi cette différence est-elle si importante ?

Selon la thèse soutenue par les Sages d’Israël, cette différence tiendrait au fait que, contrairement aux instruments portés par Guershon et Mérari, c’est l’Arche qui porterait Kéhat :

«נָשָׂא אָרוֹן אֶת נוֹשְׂאָיו».

« L’Arche porte ceux qui la portent » (Traité Sota 35 : a).

Autrement dit, la Torah distingue deux types d’agissement et de conduite. Il y a ceux qui agissent consciencieusement afin d’accomplir leur mission en supportant le poids de leur responsabilité et ceux qui, au contraire, se sentent portés, élevés et transportés par la force et la grandeur de leur vocation. La préposition Be-/בְּ- accolée au mot כָּתֵף/ « épaule », comme l’enseigne « HaKetav VeHaKabala », signifie aussi עַל/AL/ « sur, au-dessus de » (Isaïe 46 : 7 ; 49 : 22 ; Ezéchiel 12 : 6) :

טו וַיִּשְׂאוּ בְנֵי-הַלְוִיִּם אֵת אֲרוֹן הָאֱלֹהִים כַּאֲשֶׁר צִוָּה מֹשֶׁה כִּדְבַר יְהוָה בִּכְתֵפָם בַּמֹּטוֹת עֲלֵיהֶם. (דברי-הימים א, טו: טו).ש

15 Et les Lévites portèrent l’arche de Dieu, comme l’avait prescrit Moïse sur l’ordre de l’Eternel, à savoir sur l’épaule, au moyen de barres. (I Chroniques 15 : 15).

Le verset des Chroniques aide à mieux comprendre l’expression בַּכָּתֵף יִשָּׂאוּ/ « Ils porteront sur l’épaule » de Nombres 7 : 9 en nous renvoyant à Exode 25 : 14 :

יד וְהֵבֵאתָ אֶת-הַבַּדִּים בַּטַּבָּעֹת עַל צַלְעֹת הָאָרֹן לָשֵׂאת אֶת-הָאָרֹן בָּהֶם. (שמות כה: יד).ש 

14 Et tu passeras ces barres dans les anneaux, le long des côtés de l’arche, pour qu’elles servent à la porter. (Exode 25 : 14).

Nous pouvons semble-t-il rajouter à la thèse des Sages d’Israël que l’Arche d’Alliance ne porte Israël que lorsqu’Israël respecte l’ordonnance de ne jamais retirer les barres de cette même Arche, autrement dit d’adhérer en tout temps et en tout lieu aux principes et aux valeurs de la Torah.

Il arrive parfois que le message que l’on veuille faire passer soit si puissant, que la cause soit si noble et sublime à défendre que l’on vienne à transcender le poids du fardeau relatif à notre vocation, au point même de tout mettre en œuvre pour atteindre l’objectif que nous nous sommes fixés. De grands hommes d’Etat comme Menahem Begin, David ben Gourion se sont toujours sentis portés par leur vocation. Menahem Begin n’accède aux rênes du pouvoir politique que très tardivement. David ben Gourion néglige l’éducation de ses enfants, négligence qui lui sera reprochée par son épouse Paula. Il en est de même pour Théodore Herzl qui se ruine pour accomplir son rêve de sionisme politique et créer un Etat des Juifs, au détriment de sa propre famille.

L’on peut désormais comprendre pourquoi dans le livre des Nombres, Kéhat ait été placé avant ses deux frères de la tribu des Lévy alors même que dans le livre de la Genèse les trois familles de Lévy étaient citées dans leur ordre de préséance généalogique. Cela afin de nous enseigner qu’il y a ceux qui servent l’Eternel en suivant scrupuleusement ses ordonnances et ceux que la vision du Sublime élève aux plus hautes cimes spirituelles les conduisant à se dépasser.

Les questions auxquelles chacune et chacun d’entre nous doit répondre à chaque instant sont : « Quelle est ma vocation ? Ai-je bien compris le sens de ma vocation ? Ai-je le courage d’accomplir ma vocation en sacrifiant une part de ma vie ? ».

Ce n’est plus l’Homme qui porte sa vocation mais la vocation qui porte l’Homme… à la condition que ce dernier daigne y croire !

Rabbi Lord Jonathan Sacks enseigne :

« Chacun de nous est différent, c’est pourquoi nous avons chacun des talents et des compétences uniques à apporter au monde. Le fait que je sois ici, en cet endroit, en ce moment, avec ces capacités, n’est pas accidentel. Il y a une tâche à accomplir et Dieu nous y appelle.

L’homme qui a fait plus que quiconque pour ramener cette idée ces derniers temps était Viktor Frankl, le psychothérapeute qui a survécu à Auschwitz. Là, dans le camp, il s’est consacré à donner aux gens la volonté de vivre.

Il l’a fait en leur faisant voir que leur vie n’était pas terminée, qu’ils avaient encore une tâche à accomplir et qu’ils avaient donc une raison de survivre jusqu’à la fin de la guerre.

Frankl a insisté sur le fait que l’appel venait de l’extérieur de soi. Il avait l’habitude de dire que la bonne question n’était pas « Qu’est-ce que je veux de la vie ? » mais « Qu’est-ce que la vie veut de moi ? » (The Call, Vayikra 5778).

Effectivement, la réponse la plus probante que nous pouvons donner à cet appel qui nous dépasse serait : « הִנְנִי » (« Me voici ») ! correspondant à la réponse divine au « הִנְנִי » (« Me voici voici que… ») ! qui scande les dix plaies d’Egypte, signes pour les Hébreux qu’il est temps de revenir à l’Eternel :

א וַיְהִי אַחַר הַדְּבָרִים הָאֵלֶּה וְהָאֱלֹהִים נִסָּה אֶת-אַבְרָהָם וַיֹּאמֶר אֵלָיו אַבְרָהָם וַיֹּאמֶר הִנֵּנִי. (בראשית כב: א).ש

1 Et il arriva, après ces faits, que le Seigneur éprouva Abraham. Il lui dit : « Abraham ! » Il répondit : « Me voici. » (Genèse 22 : 1).

[1]  Parashat Nasso : Nombres 4 : 21 – 7 : 89.

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Shabbat shalom !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

[1]  Parashat Nasso : Nombres 4 : 21 – 7 : 89.

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