Parashat Béha’alotékha, La force du faible

« Un homme est bien fort quand il s’avoue sa faiblesse. » (Honoré de Balzac, la peau de chagrin).

Lors de notre dernière étude (parashat Nasso), nous avions médité, par le biais des trois familles composant la tribu des Lévites, sur le devoir de répondre à sa vocation. La parashah de ce shabbat[1] répond à la question de savoir si Moïse a véritablement répondu à sa vocation de berger des fils d’Israël.

Méditons sur deux passages emblématiques.

Le premier donne la possibilité à ceux qui n’ont pas pu fêter Pessah en temps voulu, de le célébrer un mois plus tard :

ו וַיְהִי אֲנָשִׁים אֲשֶׁר הָיוּ טְמֵאִים לְנֶפֶשׁ אָדָם וְלֹא-יָכְלוּ לַעֲשֹׂת-הַפֶּסַח בַּיּוֹם הַהוּאוַ יִּקְרְבוּ לִפְנֵי מֹשֶׁה וְלִפְנֵי אַהֲרֹן בַּיּוֹם הַהוּא. ז וַיֹּאמְרוּ הָאֲנָשִׁים הָהֵמָּה אֵלָיו אֲנַחְנוּ טְמֵאִים לְנֶפֶשׁ אָדָם לָמָּה נִגָּרַע, לְבִלְתִּי הַקְרִיב אֶת-קָרְבַּן יְהוָה בְּמֹעֲדוֹ בְּתוֹךְ בְּנֵי יִשְׂרָאֵל. ח וַיֹּאמֶר אֲלֵהֶם מֹשֶׁה עִמְדוּ וְאֶשְׁמְעָה מַה-יְצַוֶּה יְהוָה לָכֶם. (במדבר ט: ו-ח).ש

6 Et il y eut des hommes qui se trouvaient souillés par des cadavres humains, et qui ne purent faire la Pâque ce jour-là. Ils s’approchèrent devant Moïse et devant Aaron, ce même jour, 7 et ces hommes lui dirent : « Nous sommes souillés par des cadavres humains ; mais pourquoi serions-nous privés d’offrir le sacrifice du Seigneur en son temps, seuls entre les enfants d’Israël ? » 8 Moïse leur répondit : « Attendez que j’apprenne ce que l’Éternel statuera à votre égard. » (Nombres 9 : 6-8).

 Le deuxième concerne les filles de Tseloph’had, qui désirent hériter de leur père, qui n’a pas eu de descendance mâle :

א וַתִּקְרַבְנָה בְּנוֹת צְלָפְחָד ב וַתַּעֲמֹדְנָה לִפְנֵי מֹשֶׁה…לֵאמֹר. ג אָבִינוּ מֵת בַּמִּדְבָּר וְהוּא לֹא-הָיָה בְּתוֹךְ הָעֵדָה הַנּוֹעָדִים עַל-יְהוָה בַּעֲדַת-קֹרַח כִּי-בְחֶטְאוֹ מֵת וּבָנִים לֹא-הָיוּ לוֹ. ד לָמָּה יִגָּרַע שֵׁם-אָבִינוּ מִתּוֹךְ מִשְׁפַּחְתּוֹ כִּי אֵין לוֹ בֵּן תְּנָה-לָּנוּ אֲחֻזָּה בְּתוֹךְ אֲחֵי אָבִינוּ. ה וַיַּקְרֵב מֹשֶׁה אֶת-מִשְׁפָּטָן לִפְנֵי יְהוָה. (במדבר כז: א-ה).ש

1 Alors s’approchèrent les filles de Tseloph’had, 2 elles se présentèrent devant Moïse… disant : 3 « Notre père est mort dans le désert. Toutefois, il ne faisait point partie de cette faction liguée contre le Seigneur, de la faction de Coré : c’est pour son péché qu’il est mort, et il n’avait point de fils. 4 Faut-il que le nom de notre père disparaisse du milieu de sa famille, parce qu’il n’a pas laissé de fils ? Donne-nous une propriété parmi les frères de notre père ! » 5 Moïse déféra leur cause à l’Éternel. (Nombres 27 : 1-5).

Trois dénominateurs communs principaux unissent ces deux passages bibliques pourtant si différents quant à leur contenu :

. L’expression « לָמָּה נִגָּרַע/ pourquoi serions-nous privés » (Nombres 9 : 7) réapparaît dans Nombres 27 : 4 à propos des filles de Tseloph’had revendiquant leur droit de succession, étant donné que leur père n’a pas laissé de garçon comme héritier naturel.

.  L’expression « יִּקְרְבוּ לִפְנֵי/ s’approchèrent devant » (Nombres 9 : 6) réapparaît dans Nombres 27 : 1, «וַתִּקְרַבְנָה  », évoquant le rapprochement vers Moïse des filles de Tseloph’had décidées à avoir gain de cause.

. Les deux sources bibliques évoquent une demande individuelle, une première fois de la part de fils d’Israël exprimant leur profond désir d’accomplir le sacrifice de Pessah après en avoir été empêchés lors de la fête elle-même en raison de leur état d’impureté, une seconde fois de la part des cinq filles de Tseloph’had se rebellant contre la discrimination leur étant appliquée dans l’héritage de leur père. Ces deux requêtes distinctes ne sont exprimées respectivement qu’à la fin du dénombrement des fils de Levi d’une part, et des tribus d’Israël dans les plaines de Moav de l’autre. Cette chronologie du décompte allant de la dimension collective vers la dimension individuelle démontre clairement combien Moïse, après s’être inquiété de l’ensemble des fils d’Israël, reste toutefois capable d’être à l’écoute d’individus isolés, de chacun des membres du grand tout que constituent les tribus d’Israël. L’on peut dire aussi que chacune des requêtes influera sur toutes les tribus, car la décision finale prise selon l’ordre de l’Eternel fera jurisprudence. Moïse, dans sa grande bonté, abnégation et humilité, loin de faire preuve d’indifférence, ne sachant que répondre à ces interlocuteurs, n’hésite point à interroger l’Eternel afin de trouver une solution juste et équitable.

La grandeur de Moïse réside essentiellement dans sa qualité d’homme capable de se mettre à la hauteur de chacun et surtout au service des oubliés de l’Histoire. La grandeur d’un Homme ne se mesure pas à son savoir mais à son degré d’empathie envers les siens. Au-delà du dénombrement, il y a des êtres humains dont on ne peut effacer le visage.

Rappelons que Moïse, après avoir résolu positivement la cause des filles de Tseloph’had, s’adresse à l’Eternel dans l’espoir de se trouver un successeur :

טז יִפְקֹד יְהוָה אֱלֹהֵי הָרוּחֹת לְכָל-בָּשָׂר אִישׁ עַל-הָעֵדָה. יז אֲשֶׁר-יֵצֵא לִפְנֵיהֶם וַאֲשֶׁר יָבֹא לִפְנֵיהֶם וַאֲשֶׁר יוֹצִיאֵם וַאֲשֶׁר יְבִיאֵם וְלֹא תִהְיֶה עֲדַת יְהוָה כַּצֹּאן אֲשֶׁר אֵין-לָהֶם רֹעֶה. (במדבר כז: טז-יז).ש

16 « Que l’Éternel, Seigneur des esprits de toute chair, institue un chef sur cette communauté, 17 qui marche sans cesse à leur tête et qui dirige tous leurs mouvements, afin que la communauté de l’Éternel ne soit pas comme un troupeau sans pasteur. » (Nombres 27 : 16-17).

Que signifie l’expression « אֱלֹהֵי הָרוּחֹת/ Seigneur des esprits » ?

Le commentateur Rashi explique :

ש« »אֱלֹהֵי הָרוּחֹת« , לָמָּה נֶאֱמַר? אָמַר לְפָנָיו: רִבּוֹנוֹ שֶׁל עוֹלָם! גָּלוּי וְיָדוּעַ לְפָנֶיךָ דַּעְתּוֹ שֶׁל כָּל אֶחָד וְאֶחָד, וְאֵינָן דּוֹמִין זֶה לָזֶה; מַנֵּה עֲלֵיהֶם מַנְהִיג שֶׁיְּהֵא סוֹבֵל כָּל אֶחָד וְאֶחָד לְפִי דַּעְתּוֹ: ».ש

« »Seigneur des esprits » Pourquoi ces mots ? Il (Moïse) a dit devant Lui : Maître de l’univers ! La pensée de chacun d’eux est claire et connue devant toi, et que chacune est différente. Nomme un chef sur eux, qui sache accepter chacun selon son tempérament ! » (Midrach Tan‘houma).

Comment pouvons-nous expliquer que Moïse, devenu berger à l’âge de quarante ans, au service de son beau-père Yitro, ait réussi à quatre-vingt ans à réaliser pleinement sa vocation d’être attentif à chacun et ce, malgré le poids de sa responsabilité collective ?

Trois raisons peuvent expliquer cette réussite. La première raison réside probablement dans l’enfance de Moïse, l’un des rares garçons à avoir eu la vie sauve, grâce à l’empathie de la fille de Pharaon. La seconde raison tient aussi probablement au fait que sa mère Yocheved et sa sœur ne l’ont jamais abandonné. L’empreinte de toutes ces femmes de miséricorde accompagneront le Prophète des prophètes jusqu’au bout de sa vocation, le rendant sensible à la cause de chacune de ses ouailles. Mais la troisième raison reste certainement la plus significative. Il s’agit de son impossibilité à répondre à l’Hébreu, son propre frère, qui l’accusait de vouloir le tuer alors même qu’il était venu le chercher afin de le sauver. (Exode 2 : 14). Taraudé incessamment par cet évènement traumatisant, Moïse cherchera, tout au long de sa marche vers la Liberté, à s’ouvrir à l’autre.

De la même manière que Moïse, le futur roi George VI souffrira toute sa vie d’un bégaiement prononcé. Cependant, il arrivera à transformer sa faiblesse en une force et acquerra une renommée sans faille avec ses discours qu’il prononcera pendant toute la durée de la guerre, discours qui galvaniseront les forces vives de la Nation britannique et l’aideront à tenir tête à l’ennemi nazi.

Finalement, l’on peut en déduire que la force d’une société repose sur la considération portée à tout un chacun, fût-ce le plus faible. L’intérêt collectif ne doit en aucun cas écraser l’intérêt individuel mais servir ce dernier, car chaque individu, seul, pourrait être considéré comme « transparent, invisible ». Or, soutenu par la communauté de ses frères, il devient à n’en pas douter le pilier d’une société juste et saine.

Rabbi Lord Jonathan Sacks enseigne :

« Dieu ne choisit pas les gens qui parlent de leur propre voix, disant aux foules ce qu’ils veulent entendre. Il choisit des gens qui sont pleinement conscients de leurs insuffisances, qui bégayent littéralement ou métaphoriquement, qui parlent non pas parce qu’ils le veulent mais parce qu’ils doivent le faire, et qui disent aux gens ce qu’ils ne veulent pas entendre, mais ce qu’ils doivent entendre s’ils doivent se sauver de la catastrophe. Ce que Moïse pensait être sa plus grande faiblesse était, en fait, l’une de ses plus grandes forces. » (Weakness becomes Strength, Parashat Shemini – 5778).

יא וַיֹּאמֶר יְהוָה אֵלָיו מִי שָׂם פֶּה לָאָדָם אוֹ מִי-יָשׂוּם אִלֵּם אוֹ חֵרֵשׁ אוֹ פִקֵּחַ אוֹ עִוֵּר הֲלֹא אָנֹכִי יְהוָה. יב וְעַתָּה לֵךְ וְאָנֹכִי אֶהְיֶה עִם-פִּיךָ, וְהוֹרֵיתִיךָ אֲשֶׁר תְּדַבֵּר. (שמות ד: יב).ש

11 Et l’Éternel lui répondit : « Qui a donné une bouche à l’homme ? qui le fait muet ou sourd, clairvoyant ou aveugle, si ce n’est moi, l’Éternel ? 12 Va donc, je seconderai ta parole et je t’inspirerai ce que tu devras dire. » (Exode 4 : 12).

[1] Parashat Béha’alotékha : Nombres 8 : 1-12: 16.

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Shabbat shalom !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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