Parashat Pin’has, Responsabilité collective, responsabilité individuelle

« Chaque individu est virtuellement un élu, appelé à sortir, (…) à répondre de responsabilité : moi, c’est-à-dire me voici pour les autres » (Emmanuel Levinas)[1]

Après que Kora’h[2] et sa faction furent tous engloutis par la terre pour s’être rebellés contre Moïse et Aaron, la source biblique prend soin de préciser, en très peu de mots, que les enfants de Kora’h n’eurent point, quant à eux, à pâtir du même sort :

יא וּבְנֵי-קֹרַח לֹא-מֵתוּ. (במדבר כו: יא). ש 

11 Quant aux fils de Coré, ils ne périrent point. (Nombres 26 : 11).

 Pourquoi les fils de Kora’h ne périrent point ?

Le grand commentateur Rashi explique :

ש«וּבְנֵי קֹרַח לֹא-מֵתוּ: הֵם הָיוּ בְּעֵצָה תְּחִלָּה. וּבִשְׁעַת הַמַּחֲלֹקֶת הִרְהֲרוּ תְּשׁוּבָה בְּלִבָּם, לְפִיכָךְ נִתְבַּצֵּר לָהֶם מָקוֹם גָּבֹהַּ בַּגֵּיהִנֹּם וְיֵשְׁבוּ שָׁם» (תלמוד בבלי, סנהדרין קי : א).ש

« Et les fils de Qora‘h ne moururent pas :  Ils faisaient partie du complot à son début, mais au moment de la révolte ils se sont repentis. C’est pourquoi une place élevée leur a été attribuée au Guehinnom où ils sont restés (Talmud de Babylone, Sanhedrin 110 a).

Rashi enseigne donc que les fils de Kora’h ont été épargnés par l’Eternel pour ne pas avoir poursuivi la mauvaise voie de leur père. Cette idée de pardon divin est déjà présente dans le commentaire de Rashi sur le livre de l’Exode. Rashi explique que les générations futures ne subissent le châtiment divin que si elles persévèrent dans la mauvaise conduite de leurs ancêtres :

«וְנַקֵּה לֹא יְנַקֶּה… וְרַ »ד מְנַקֶּה הוּא לַשָּׁבִים וְלֹא יְנַקֶּה לְשֶׁאֵינָן שָׁבִים:»

«Et absoudre, Il n’absoudra pas …Quant à nos maîtres, ils ont interprété l’expression comme voulant dire qu’Il absout ceux qui se repentent et qu’Il n’absout pas ceux qui ne se repentent pas» (Commentaire de Rashi sur le verset Exode 34: 7).

«פּוֹקֵד עֲוֹן אָבוֹת עַל בָּנִים: כְּשֶׁאוֹחֲזִים מַעֲשֶׂה אֲבוֹתֵיהֶם בִּידֵיהֶם שֶׁכְּבָר פֵּרַשׁ בְּמִקְרָא אַחֵר לְשׂוֹנְאָי (שמות כ: ה)» (ביאור רש »י על פסוק שמות לד: ז).ש

« Il se souvient du crime des pères sur les fils : Lorsqu’ils persévèrent dans la conduite de leurs pères. Il a en effet déjà été précisé ailleurs : « pour ceux qui me haïssent » (Exode 20 : 5). (Commentaire de Rashi sur le verset 34 : 7).

Ezéchiel est le prophète qui a, mieux que tout autre prophète, développé cette notion de rémission des fautes : 

כא וְהָרָשָׁע כִּי יָשׁוּב מִכָּל-חַטֹּאתָו אֲשֶׁר עָשָׂה, וְשָׁמַר אֶת-כָּל-חֻקוֹתַי וְעָשָׂה מִשְׁפָּט וּצְדָקָה חָיֹה יִחְיֶה לֹא יָמוּת. (יחזקאל יח: כא).ש

21 Mais si le méchant revient de toutes les fautes qu’il a commises, qu’il observe toutes mes lois, qu’il pratique le droit et la vertu, il vivra et ne mourra pas. (Ezéchiel 18 : 21).

Quelle fut la motivation du prophète Ezéchiel pour insister à ce point sur l’idée que les enfants n’auraient plus à porter le poids des fautes commises par leur pères ?

La source de cette idée novatrice réside dans les temps de chaos et de brisure que vivent les fils d’Israël. Le prophète Ezéchiel comprend qu’il lui incombe d’insuffler un nouveau souffle aux fils d’Israël qui, imprégnés depuis toujours par cette notion de faute des pères retombant sur leurs fils, tombent dans le désespoir après la chute du Temple par Nabuchodonosor. Autrement dit, Ezéchiel, en s’adressant aux frères de sa génération, leur enseigne à se détacher de la croyance ancienne ancrée chez leurs pères et par là-même briser les forces aveugles du déterminisme. Chacun a le pouvoir de changer le monde, s’il le désire vraiment. Si le lien biologique nous relie à jamais à nos parents, nous détenons, toutefois, spirituellement et éthiquement, toutes et tous, la faculté de nous opposer aux générations précédentes, lorsqu’elles fautent, afin de construire un monde meilleur. Le prophète Ezéchiel s’est très probablement inspiré du prophète Jérémie qui déjà enseignait :

כח בַּיָּמִים הָהֵם לֹא-יֹאמְרוּ עוֹד אָבוֹת אָכְלוּ בֹסֶר וְשִׁנֵּי בָנִים תִּקְהֶינָה. כט כִּי אִם-אִישׁ בַּעֲוֺנוֹ יָמוּת כָּל-הָאָדָם הָאֹכֵל הַבֹּסֶר תִּקְהֶינָה שִׁנָּיו. (ירמיהו לא: כח-כט).ש

28 En ces jours, on ne dira plus : « Les pères ont mangé du verjus et les dents des enfants en sont agacées. » 29 Mais chacun périra pour ses fautes : tout homme qui mangera du verjus en aura, lui, les dents agacées. (Jérémie 31 : 28-29).

Les prophètes Jérémie et Ezéchiel se rebellent donc contre la vision selon laquelle les générations futures auraient à subir, voire à porter le mal des générations passées, comme en témoigne le livre des Lamentations retraçant la chute du premier Temple : 

ז אֲבֹתֵינוּ חָטְאוּ אינם (וְאֵינָם) אנחנו (וַאֲנַחְנוּ) עֲוֺנֹתֵיהֶם סָבָלְנוּ. (איכה ה: ז).ש

7 Nos pères avaient péché : ils ne sont plus, et nous portons le poids de leurs fautes. (Lamentations 5 : 7).

Ces deux grands prophètes défendent la conception de la responsabilité individuelle prédominant sur la responsabilité collective. La faute d’un homme peut être si grande qu’elle entraîne à sa suite la chute de plusieurs générations, comme, par exemple, la « faute » d’Adam. La chute du peuple d’Israël est souvent la conséquence d’actions d’hommes qui, comme Akhan ben Karmi (Josué 7 : 20-21), David (II Samuel 24 : 15) et Salomon ont préféré, à un moment précis de leur histoire, mettre en avant leur intérêt personnel avant l’intérêt général. Quant à la chute du royaume de Yéhouda (Juda), celle-ci est due aux graves fautes commises par le roi Ménashé (II Rois 23 : 26, 24 : 4). 

A la lueur de cette révolution de la pensée chez Ezéchiel, pouvons-nous encore, après l’horreur nazie et la destruction massive de six millions de juifs, nier le fait que l’Allemagne d’aujourd’hui ait pris la décision de reconnaître sa pleine et entière responsabilité dans la Shoah, contrairement à la Pologne qui, une fois encore, refuse de reconnaître sa part active dans le massacre de Juifs qui vivaient au même endroit depuis 1000 ans. Le couple emblématique Serge et Beate Klarsfeld vont jouer un rôle prépondérant dans cette reconnaissance de la Shoah. L’Histoire retiendra l’un des moments fondateurs qui conduiront, entre autres, au réveil de l’Allemagne qui prendra conscience de sa véritable responsabilité dans le génocide juif. En novembre 1968, Beate Klarsfeld réussit à monter à la tribune de la CDU et, s’approchant du chancelier ouest-allemand Kurt Kiesinger, ancien directeur adjoint de la propagande radiophonique vers l’étranger sous le IIIe Reich, lui assène une gifle cinglante. Des hommes et des femmes qui avaient déshonoré leur pays devaient être démis immédiatement de leur fonction et permettre ainsi à la nouvelle génération de renaître et de se rapprocher d’Israël. Le Président de la République fédéral d’Allemagne Frank-Walter Steinmeier, invité en Israël (1er juillet 2021), a réitéré son soutien indéfectible à Israël face aux tirs de missiles du mouvement terroriste du Hamas et a planté avec le Président Réouven Rivlin, un pommier dans le jardin de la résidence présidentielle en signe de la féconde amitié nouée entre les deux pays. Israël n’a pas de meilleure alliée en Europe que l’Allemagne qui, par ailleurs, n’a de cesse de lutter contre l’antisémitisme. Qui aurait pu croire cela, il y a 76 ans, après la libération des camps de la mort !?

Le Rabbin Lord Jonathan Sacks enseigne :

L’explication la plus simple est qu’être juif, c’est être invité à donner, à contribuer, à faire une différence, à aider dans la tâche monumentale qui a engagé les Juifs depuis l’aube de notre histoire, faire du monde une maison pour la Présence divine, un lieu de justice, de compassion, de dignité humaine et du caractère sacré de la Vie. Bien que nos ancêtres aient chéri leur relation avec Dieu, ils ne l’ont jamais considérée comme un privilège. Ils savaient que c’était une responsabilité. Dieu a demandé de grandes choses au peuple juif et, ce faisant, Il les a rendus grands». (The Way Of Responsability : The Jewish Future, Unit 10).

ש«ובִמְקוֹם שֶׁאֵין אֲנָשִׁים, הִשְׁתַּדֵּל לִהְיוֹת אִישׁ» (פרקי אבות ב: ה).ש

« Et là où il n’y a point d’Homme, efforce-toi d’être un Homme » (Maximes des Pères 2 : 5).

 

[1]  Entre nous. Essais sur le penser-à-l ’autre, Paris, Le Livre de Poche, 1993, p. 32.

[2] Parashat Pin’has: Nombres 25: 10-30 :1.

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Shabbat shalom !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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2 réponses à Parashat Pin’has, Responsabilité collective, responsabilité individuelle

  1. Daniele Sap dit :

    Toda Rabba cher Haïm , cette étude est Admirable , …Blessings !…Tous nos encouragements et Amitiés à toute la Famille , Elef Neshikot B*H Itbarah

  2. Yves Aron BOUTBOUL dit :

    אֲבֹתֵינוּ חָטְאוּ אינם (וְאֵינָם) אנחנו (וַאֲנַחְנוּ) עֲוֺנֹתֵיהֶם סָבָלְנוּ. (שמות ה: ז).ש
    7 Nos pères avaient péché : ils ne sont plus, et nous portons le poids de leurs fautes. (Lamentations 5 : 7).

    Lamentations n’est pas chemot. je ne retrouve pas

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