Parashat Dévarim, Une Justice à visage humain

« Le droit et la loi, telles sont les deux forces ; de leur accord naît l’ordre, de leur antagonisme naissent les catastrophes » (Victor Hugo, « le droit et la loi » : introduction au livre « Actes et paroles »).

La parashah Dévarim[1] est toujours lue et étudiée le Shabbat précédant le 9 av, le jour de deuil national au cours duquel l’ensemble du peuple d’Israël commémore la destruction des deux Temples de Jérusalem. La raison généralement retenue expliquant ce double drame politique et spirituel de la destruction de Jérusalem réside dans la haine gratuite qu’entretenaient entre elles, alors, les différentes factions juives.

Les Sages rapportent, toutefois, une raison supplémentaire conduisant au déclin de Jérusalem :

ש«אָמַר רַבִּי יוֹחָנָן: לֹא חָרְבָה יְרוּשָׁלַיִם אְלָּא עַל שֶׁדָּנוּ בָה דִּין תּוֹרָה. … שֶׁהֶעֱמִידוּ דִּינֵיהֶם עַל דִּין תּוֹרָה, וְלֹא עָבְדוּ לִפְנִים מִשּׁוּרַת הַדִּין» (תלמוד בבלי, בבא מציעא, ל’, ב’).ש

« Rabbi Yohanan enseigne : Jérusalem n’a été détruite que parce qu’on jugeait selon les jugements de la Torah… parce que leurs jugements étaient appliqués selon les jugements de la Torah, sans faire preuve d’indulgence [selon les circonstances atténuantes] » (Talmud de Babylone, Traité Baba Metsi’ah, 30, b).

Ce texte extrait du Talmud enseigne que la rigueur des jugements rendus par les juges d’Israël, loin de faire régner l’ordre à Jérusalem, a conduit, bien au contraire, au renversement de la Capitale d’Israël, Jérusalem.

Comment comprendre que des juges irréprochables agissant selon la rigueur de la Torah donnée à Moïse au mont Sinaï aient pu faillir à leur vocation, causant l’une des plus grandes catastrophes de l’Histoire d’Israël ?

Une lecture approfondie du début de la péricope Dévarim révèle que Moïse met en exergue l’application du principe de Justice צֶדֶק / Tsedek nécessaire à l’édification de Jérusalem :

טז וָאֲצַוֶּה אֶת-שֹׁפְטֵיכֶם בָּעֵת הַהִוא לֵאמֹר שָׁמֹעַ בֵּין-אֲחֵיכֶם וּשְׁפַטְתֶּם צֶדֶק בֵּין-אִישׁ וּבֵין-אָחִיו וּבֵין גֵּרוֹ. (דברים א: טז).ש

16 Et je donnai alors à vos juges les instructions suivantes : « Ecoutez également tous vos frères et vous rendrez la Justice équitablement, entre chacun et son frère, entre chacun et l’étranger. (Deutéronome 1 : 16).

N’est-il point troublant de constater dans ce verset l’absence totale du terme HaMishpat הַמִּשְׁפָּט  (« le jugement »), terme que l’on rencontre très généralement associé au terme Tsedek צֶדֶק.

יט כִּי יְדַעְתִּיו לְמַעַן אֲשֶׁר יְצַוֶּה אֶת-בָּנָיו וְאֶת-בֵּיתוֹ אַחֲרָיו וְשָׁמְרוּ דֶּרֶךְ יְהוָה לַעֲשׂוֹת צְדָקָה וּמִשְׁפָּט לְמַעַן הָבִיא יְהוָה עַל-אַבְרָהָם אֵת אֲשֶׁר-דִּבֶּר עָלָיו. (בראשית יח: יט).ש

19 Si je l’ai distingué, c’est pour qu’il prescrive à ses fils et à sa maison après lui d’observer la voie de l’Éternel, en pratiquant la vertu et la justice ; afin que l’Éternel accomplisse sur Abraham ce qu’il a déclaré à son égard. » (Genèse 18 : 19).

Comment expliquer cette dissociation des termes ?

Avant que de répondre à cette question, il faut comprendre la nuance distinguant les deux termes Tsedek צֶדֶק et Mishpat מִשְׁפָּט.

Le principe fondamental de Mishpat מִשְׁפָּט exprime l’application de la Justice selon la rigueur de la loi, alors que le principe fondamental du Tsedek צֶדֶק ou Tsedaka צְדָקָה introduit une notion d’indulgence. Ainsi, il est fort probable que Moïse, en ne mentionnant pas sciemment le terme Mishpat מִשְׁפָּט, aspire à enseigner aux futurs juges d’Israël qu’il leur faudra faire preuve de bienveillance et d’indulgence dans le rendu de la loi. Les Sages dénomment cette notion LiFNiM MiShOuRaT HaDiN/ לִפְנִים מִשּׁוּרַת הַדִּין (Talmud de Babylone, Traité Baba Metsi’ah 30 : b). Les juges doivent dépasser, transcender la stricte ligne du Droit et tenir compte de la situation personnelle du prévenu.

Les Sages d’Israël sont si conscients du danger d’une application sèche et rigoureuse de la loi toranique, qu’ils vont jusqu’à modifier la Parole divine !

Ainsi, si la Tora enjoint d’appliquer la règle de « œil pour œil et dent pour dent עַיִן תַּחַת עַיִן, שֵׁן תַּחַת שֵׁן » (Lévitique 24 : 20), communément appelée « loi du talion », les Sages vont interpréter cette loi dans le sens d’une indemnisation de la victime par le prévenu (Cf. Rashi sur Lévitique 24 : 20).

Caïn est celui qui a « tué וַיַּהַרְגֵהוּ » (Genèse 4 : 8) et non pas « assassiné רָצַח », quand bien même il aurait intentionnellement atteint à la vie de son frère Abel.

Le terme Mishpat מִשְׁפָּט est en fait mentionné par Moïse mais il appartient à la sphère du Divin :

יז לֹא-תַכִּירוּ פָנִים בַּמִּשְׁפָּט, כַּקָּטֹן כַּגָּדֹל תִּשְׁמָעוּן לֹא תָגוּרוּ מִפְּנֵי-אִישׁ כִּי הַמִּשְׁפָּט לֵאלֹהִים הוּא וְהַדָּבָר אֲשֶׁר יִקְשֶׁה מִכֶּם תַּקְרִבוּן אֵלַי וּשְׁמַעְתִּיו. (דברים א: יז).ש

17 Tu ne feras point, en justice, acception de personnes. Vous écouterez le petit comme le grand. Vous ne craindrez personne, car la Justice est au Seigneur ! Si une affaire est trop difficile pour vous, vous la déférerez auprès de moi et je l’écouterai. » (Deutéronome 1 : 17).

Nous pouvons désormais comprendre pourquoi cette péricope est étudiée avant le 9 av.  La Justice en Israël se fonde sur l’idée d’amour. La Justice ne vise point à détruire celles et ceux qui ont fauté mais à les aider à se réinsérer et se réhabiliter socialement, ce qui est le but de l’institution des villes de refuge. La Justice a pour dessein de réparer. Le juge, tout en tenant compte de la victime, se doit de juger avec retenue et modération en prenant toute l’ampleur de sa décision au regard de l’histoire de celui ou celle qui a commis la faute. La Justice-Compassion – Tsedek צֶדֶק – doit être associée à la Justice-rigueur Mishpat מִשְׁפָּט.

Deux exemples sont à même de saisir cette nécessaire complémentarité entre Tsedek צֶדֶק et Mishpat מִשְׁפָּט.  Alors que le premier chapitre du livre de la Genèse ne comporte que le Nom divin Elohim אֱלֹהִים, attribut de la rigueur divine et de l’inflexibilité des lois naturelles déterministes, le chapitre 2, quant à lui, associe le Tétragramme, attribut de miséricorde à l’attribut de rigueur (Genèse 2 : 4) afin que la Création puisse subsister. Un monde où il n’y aurait que rigueur retournerait immédiatement au chaos primordial. Mais un monde sans Compassion s’autodétruirait automatiquement. Puis, l’exemple probablement le plus radical est celui de Caïn. L’on aurait pu s’attendre, après le crime prémédité de Caïn, que celui-ci soit condamné à mort en vertu de la loi énoncée par l’Eternel :

ו שֹׁפֵךְ דַּם הָאָדָם בָּאָדָם דָּמוֹ יִשָּׁפֵךְ כִּי בְּצֶלֶם אֱלֹהִים עָשָׂה אֶת-הָאָדָם. (בראשית ט: ו).ש

6 Celui qui verse le sang de l’homme, par l’homme son sang sera versé car l’homme a été fait à l’image du Seigneur (Genèse 9 : 6).

Or, à propos de Caïn, la source biblique ne fait jamais mention de crime prémédité- ReTsaKh רֶצַח mais de meurtre non prémédité – HaRiGa הֲרִיגָה )Genèse 4 : 8), compte tenu du fait que, n’ayant jamais appréhendé la situation auparavant, il ne pouvait pas saisir totalement la portée de son acte. L’Eternel, d’une certaine manière, accorde à Caïn les circonstances atténuantes. Etant le premier à attenter à l’intégrité physique de son frère Abel et n’ayant pas de point de repère antécédent, Caïn ne peut être accusé de préméditation.

Dans l’une des plus grandes œuvres de Victor Hugo, « les Misérables », l’inspecteur Javert, celui-là même qui envoya Jean Valjean au bagne pour le vol d’un simple bout de pain, finit par se suicider dans la Seine à la fin de l’histoire. Ce suicide est motivé par le fait que Javert, sauvé plus tard de la mort par l’ex-détenu Jean Valjean, ne comprend pas que l’on puisse associer et concilier la Compassion à la Justice stricte.

Jérusalem va s’effondrer parce que ses juges, malgré tout leur zèle à vouloir appliquer la Justice, manqueront à leur devoir de Compassion à l’égard des fauteurs. C’est ce qui amène le prophète Isaïe à dénommer Jérusalem, ‘YiR HaTsedeK »/ עִיר הַצֶּדֶק, de la même manière que Moïse appela de ses vœux l’émergence de juges compatissants dans leurs jugements.

כו וְאָשִׁיבָה שֹׁפְטַיִךְ כְּבָרִאשֹׁנָה וְיֹעֲצַיִךְ כְּבַתְּחִלָּה אַחֲרֵי-כֵן יִקָּרֵא לָךְ עִיר הַצֶּדֶק קִרְיָה נֶאֱמָנָה. (ישעיהו א: כו).ש

26 Et Je restaurerai tes juges comme autrefois, tes conseillers comme à l’origine. Ensuite, on t’appellera ville de Justice compatissante, cité fidèle. (Isaïe 1 : 26).

Le Rabbin Lord Jonathan Sacks enseigne :

« Le judaïsme est une religion d’amour : tu aimeras le Seigneur ton Dieu ; tu aimeras ton prochain comme toi-même ; tu aimeras l’étranger. Mais c’est aussi une religion de justice, car sans justice, l’amour corrompt (qui ne détournerait pas les règles, s’il le pouvait, pour favoriser ceux qu’il aime ?). C’est aussi une religion de compassion, car sans compassion, la loi elle-même peut générer des inégalités. Justice plus compassion égal tzedek, la première condition préalable d’une société décente ». (Dévarim (5773)- Tsedek: Justice and Compassion).

«יְהוֹשֻֽׁעַ בֶּן פְּרַחְיָה אוֹמֵר: … וֶהֱוֵי דָן אֶת כָּל הָאָדָם לְכַף זְכוּת»

« Yehoshua ben Pera’hiah dit : …  Juge chaque être humain avec mansuétude. » (Maximes des Pères 1 : 6).

[1] Parashat Dévarim: Deutéronome 1 : 1-3 : 22.

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Shabbat shalom !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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