Parashat Ré’éh, la marche vers l’abolition de l’esclavage

Détail de «L'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises» de François-Auguste Biard (1849).

Détail de «L’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises» de François-Auguste Biard (1849).

« Je rêve que dans les terres rouges de Géorgie les fils des anciens esclaves et les fils des fermiers esclavagistes seront assis à la même table comme des frèresJ’ai fait ce rêve… » (Pasteur Martin Luther King, 28 août 1963).

La parashat Re’eh[1], soucieuse du bien-être humain, met en avant de nombreux devoirs d’ordre social et éthique que les fils d’Israël auront à accomplir lors de leur installation définitive en terre promise. Moïse reprend les grandes leçons apprises dans le livre VaYikra (Lévitique) et développe amplement le devoir de respect du maître à l’égard de ses serviteurs.

Le terme עֶבֶד / EVeD n’est pas toujours facile à traduire car il revêt deux sens possibles : « serviteur » ou « esclave ».

יד וַיְמָרְרוּ אֶת-חַיֵּיהֶם בַּעֲבֹדָה קָשָׁה בְּחֹמֶר וּבִלְבֵנִים וּבְכָל-עֲבֹדָה בַּשָּׂדֶה–אֵת כָּל-עֲבֹדָתָם אֲשֶׁר-עָבְדוּ בָהֶם בְּפָרֶךְ.(שמות א :יד)

14 Ils [les Egyptiens] leur rendirent [aux Hébreux] la vie amère par des travaux pénibles sur l’argile et la brique, par des corvées rurales, outre les autres labeurs auxquels ils travaillaient sous la tyrannie. (Exode 1 : 14)

La racine ע.ב.ד. signifiant ici « travail forcé, asservissement » apparaît pas moins de quatre fois dans un seul et même verset ! La servitude imposée aux Hébreux est totale et sans pitié. L’Egypte est dénommée « בֵּית עֲבָדִים Beit AVaDIM, la maison des esclaves » (Exode 13 : 3). La puissance économique d’Egypte, se fondant sur la traite d’esclaves, ne déroge point à la règle alors en vigueur dans l’ensemble du Croissant fertile. Dans l’Europe du XVIIIe siècle et en France en particulier, de grandes cités portuaires comme Nantes, le Havre et Bordeaux vont connaître un essor économique important par la pratique de la vente d’esclaves (commerce triangulaire reliant l’Europe, l’Afrique et l’Amérique).  C’est aussi à cette époque que va émerger la notion de liberté individuelle dans les consciences…

Quant au célèbre personnage biblique Eliezer de Damas, la source biblique emploie également à son propos tout au long du chapitre 24 de la Genèse le terme de עֶבֶד/ EVeD, « serviteur » du Patriarche Avraham.

לד וַיֹּאמַר עֶבֶד אַבְרָהָם אָנֹכִי. (בראשית כד: לד).

34 Et il dit : « Je suis le serviteur d’Abraham. » (Genèse 24 : 34).

Le Patriarche Avraham, alors dépourvu de descendance en raison de la stérilité de Sarah, avoue même vouloir transmettre tous ses biens à son fidèle serviteur, le successeur présumé de la maison d’Avraham :

ב וַיֹּאמֶר אַבְרָם אֲדֹנָי יְהוִה מַה-תִּתֶּן-לִי וְאָנֹכִי הוֹלֵךְ עֲרִירִי וּבֶן-מֶשֶׁק בֵּיתִי הוּא דַּמֶּשֶׂק אֱלִיעֶזֶר. (בראשית טו: ב).

2 Et Abram répondit : « Seigneur-Éternel, que me donnerais-tu, alors que je m’en vais sans postérité et que le fils de l’intendance de ma maison est un Damascénien, Eliézer ? » (Genèse 15 : 2).

Moïse, dans la péricope Re’eh, éclaircit et interprète les leçons acquises au livre du Lévitique et de l’Exode.

יג וְכִי-תְשַׁלְּחֶנּוּ חָפְשִׁי מֵעִמָּךְ לֹא תְשַׁלְּחֶנּוּ רֵיקָם. יד הַעֲנֵיק תַּעֲנִיק לוֹ מִצֹּאנְךָ וּמִגָּרְנְךָ וּמִיִּקְבֶךָ אֲשֶׁר בֵּרַכְךָ יְהוָה אֱלֹהֶיךָ תִּתֶּן-לוֹ. (דברים טו: יג-יד).

13 Or, en libérant cet esclave de ton service, ne le renvoie pas les mains vides, 14 mais donne-lui des présents, de ton menu bétail, de ta grange et de ton pressoir ; ce dont l’Éternel, ton Dieu, t’aura béni, donne le lui (Deutéronome 15 : 13-14).

Il incombe au maître de rendre la liberté totale à son serviteur et à sa servante à l’issue de six ans de bons et loyaux services rendus (Exode 21 : 2). Cette liberté ne peut être totale que si elle s’accompagne d’une indemnisation octroyée par le maître à son serviteur. Cette injonction fondamentale rendue par une tautologie dans la source biblique, הַעֲנֵיק תַּעֲנִיק/ ‘Ha’ANEK Ta’ANIK (« Tu devras assurément lui procurer… ») se dénomme מִצְוַת הַעֲנָקָה (Mitsvat Ha’ANaKaH). Comment expliquer qu’un homme ou une femme dans l’impossibilité de payer initialement ses dettes puisse, après une période de remboursement chez son maître, bénéficier d’une indemnisation significative lors de son émancipation ?

La source biblique est claire et explicite :

לט וְכִי-יָמוּךְ אָחִיךָ עִמָּךְ וְנִמְכַּר-לָךְ לֹא-תַעֲבֹד בּוֹ עֲבֹדַת עָבֶד. מ כְּשָׂכִיר כְּתוֹשָׁב יִהְיֶה עִמָּךְ עַד-שְׁנַת הַיֹּבֵל יַעֲבֹד עִמָּךְ. (ויקרא כה: לט-מ).

39 Et si ton frère, près de toi, réduit à la misère, se vend à toi, ne lui impose point le travail d’un esclave. 40 C’est comme un salarié, comme un hôte, qu’il sera avec toi; il servira chez toi jusqu’à l’année du Jubilé.(Lévitique 25 : 39-40).

Autrement dit, le serviteur, loin d’être un esclave, propriété du maître, est en fait un salarié à part entière ! A ce titre, le maître a le devoir de prendre soin de son serviteur ou de sa servante.  Ainsi, le maître, de la même manière qu’il se doit de rémunérer son salarié en fin de journée, a le devoir d’octroyer un salaire juste à son serviteur à l’issue des six années au cours desquelles ce dernier aura travaillé pour son maître :

יג לֹא-תַעֲשֹׁק אֶת-רֵעֲךָ וְלֹא תִגְזֹל לֹא-תָלִין פְּעֻלַּת שָׂכִיר שאִתְּךָ עַד-בֹּקֶר. (ויקרא יט: יג).ש

13 Tu ne commettras point d’extorsion sur ton prochain, point de rapine ; que le salaire du journalier ne reste point par devers toi jusqu’au lendemain matin. (Lévitique 19 : 13).

De surcroît, le serviteur hébreu est appelé « frère » (Deutéronome 15 : 12 ; Lévitique 25 : 39). L’attitude bienveillante de maîtres envers leurs serviteurs et servantes a parfois conduit ces derniers à ne plus vouloir partir :

טז וְהָיָה כִּי-יֹאמַר אֵלֶיךָ, לֹא אֵצֵא מֵעִמָּךְ כִּי אֲהֵבְךָ וְאֶת-בֵּיתֶךָ, כִּי-טוֹב לוֹ עִמָּךְ. (דברים טו: טז).ש

16 Et il peut arriver que l’esclave te dise : « Je ne veux point te quitter, » attaché qu’il sera à toi et à ta maison, parce qu’il aura été bien avec toi (Deutéronome 15 : 16).

Ainsi le maître, comme l’enseignent les Sages du Talmud, a le devoir impératif de subvenir en priorité aux besoins de son serviteur, son frère hébreu.

«תָּנוּ רַבָּנָן (דברים טו: טז): « כִּי טוֹב לוֹ עִמָּךְ », עִמָּךְ בְּמַאֲכָל, עִמָּךְ בְּמִשְׁתֶּה, שֶׁלֹּא תְּהֵא אַתָּה אוֹכֵל פַּת נְקִיָּה וְהוּא אוֹכֵל פַּת קִבָּר. אַתָּה שׁוֹתֶה יַיִן יָשָׁן וְהוּא שׁוֹתֶה יַיִן חָדָשׁ. אַתָּה יָשֵׁן עַל גַּבֵּי מוֹכִין וְהוּא יָשֵׁן עַל גַּבֵּי הַתֶּבֶן. מִכָּאן אָמְרוּ חֲכָמִים: הַקּוֹנֶה עֶבֶד עִבְרִי, כְּקוֹנֶה אָדוֹן לְעַצְמוֹ» (תלמוד בבלי, קידושין כב: א).

« Les Sages enseignent à propos du passage : « parce qu’il aura été bien avec toi » (Deutéronome 15 : 16) : Avec toi dans le partage des aliments, avec toi dans le partage des boissons ; que tu ne sois pas en train de manger un pain frais et lui un pain moisi ; que tu ne sois pas en train de boire un vin vieux et lui un vin nouveau ; que tu ne te couches pas sur de douces couches et lui sur de la paille. Les Sages en déduisent : Quiconque acquiert un serviteur hébreu, c’est comme s’il achetait un maître sur lui-même » (Talmud de Babylone, Quidoushin 22 : a).

Le grand commentateur du Moyen-âge, Maïmonide (RaMBaM), écrit :

«וְחַיָּב לִנְהוֹג בּוֹ מִנְהַג אַחְוָה, שֶׁנֶּאֱמַר: « וּבְאַחֵיכֶם בְּנֵי יִשְׂרָאֵל אִישׁ בְּאָחִיו לֹא תִרְדֶּה בוֹ בְּפָרֶךְ » (ויקרא כה: מו)» (עבדים א ט).

« Le maître doit agir avec fraternité [à l’égard du serviteur hébreu] comme il est dit : « mais sur vos frères les enfants d’Israël, tu n’exerceras point de domination tyrannique l’un envers l’autre. (Lévitique 25 : 46). » (Hilkhot Avadim 1 : 9).

Quant au statut de l’esclave cananéen, il diffère de l’esclave hébreu. En effet, selon la Torah, à l’opposé du serviteur hébreu jouissant du droit d’émancipation à l’issue de six années, le serviteur cananéen demeure au service de son maître à tout jamais (Lévitique 25 : 46). Cela, toutefois, n’octroie pas au maître un droit de maltraitance quelconque sur l’esclave cananéen dont la vie reste la propriété exclusive de l’Eternel car tout homme est créé à l’image du Divin :

כ וְכִי-יַכֶּה אִישׁ אֶת-עַבְדּוֹ אוֹ אֶת-אֲמָתוֹ, בַּשֵּׁבֶט, וּמֵת, תַּחַת יָדוֹ–נָקֹם, יִנָּקֵם. (שמות כא: כ).ש

20 « Et si un homme frappe du bâton son serviteur ou sa servante et que le serviteur meure sous sa main, il doit être vengé. (Exode 21 : 20).

כו וְכִי-יַכֶּה אִישׁ אֶת-עֵין עַבְדּוֹ אוֹ-אֶת-עֵין אֲמָתוֹ וְשִׁחֲתָהּ לַחָפְשִׁי יְשַׁלְּחֶנּוּ תַּחַת עֵינוֹ. כז וְאִם-שֵׁן עַבְדּוֹ אוֹ-שֵׁן אֲמָתוֹ, יַפִּיל לַחָפְשִׁי יְשַׁלְּחֶנּוּ תַּחַת שִׁנּוֹ. (שמות כא: כו-כז).ש

26 « Si un homme blesse l’œil de son esclave ou de sa servante de manière à lui en ôter l’usage, il le renverra libre à cause de son œil. 27 et s’il fait tomber une dent à son esclave ou à sa servante, il lui rendra la liberté à cause de sa dent. (Exode 21 : 26-27).

La Tradition orale, si elle n’abolit pas absolument le servage chez le Cananéen, requiert de tout maître fils d’Israël de se porter responsable de la vie de ce dernier. L’on rapporte que Rabbi Yo’hannan[2] s’inquiétait de son serviteur cananéen en subvenant à tous ses besoins. Rabbi Yo’hannan, s’inspirant de Job qui prit soin de ses serviteurs (Job 31 : 13-14), ne fait aucune distinction entre sa propre personne et son serviteur païen :

טו  הֲלֹא-בַבֶּטֶן עֹשֵׂנִי עָשָׂהוּ  וַיְכֻנֶנּוּ בָּרֶחֶם אֶחָד. (איוב לא: טו).ש

15 Celui qui m’a formé dans les entrailles maternelles ne l’a-t-il pas formé aussi ? N’est-ce pas le même auteur qui nous a organisés dans une matrice semblable ? (Job 31 : 15).

Les Sages d’Israël comprenaient qu’un jour prochain, l’abolition de la servitude et de l’esclavage serait un fait accompli pour l’ensemble du genre humain. Ils se devaient, sur le modèle du Patriarche Avraham et de Rabbi Yo’hannan, d’ouvrir la voie aux générations futures.

Au Congrès de Vienne, les pays d’Europe la France, l’Angleterre, l’Espagne, le Portugal, la Suède, la Norvège, le Royaume de Prusse et l’Empire russe s’engagent par le Décret du 8 février 1815, à abolir totalement l’esclavage et le commerce des Noirs « envisagé par les hommes éclairés de tous les temps, comme répugnant aux principes d’humanité et de morale universelle ». Treize siècles de traite d’esclaves touchent à leur fin en Europe. Des millions d’hommes et de femmes exploités dans leur chair, humiliés dans leur âme ont été privés de Vie dans le seul dessein d’enrichir une Europe où seule la richesse économique importait. Notons que le début de l’abolition de l’esclavage coïncide avec la volonté des pays européens, à Vienne, de conclure une paix durable. Le Code noir français, aboli en 1848, considère tout esclave, en son article 44, comme « un bien meuble », autrement dit comme une marchandise. Après un combat acharné, Victor Schœlcher fait adopter le Décret du 28 avril 1848 abolissant totalement l’esclavage dans les colonies françaises. Il faut attendre le XXe siècle pour que la traite des esclaves, en Europe, soit considérée comme un crime contre l’Humanité.

Rabbi Lord Jonathan Sacks enseigne :

« Les révolutions basées sur le Tanakh réussissent, car elles vont dans le sens de la nature humaine, reconnaissant qu’il faut du temps pour que les gens changent. La Torah n’a pas aboli l’esclavage, mais elle a mis en branle un processus conduisant les gens à conclure d’eux-mêmes que c’était mal. La façon dont elle l’a fait est l’une des merveilles de l’histoire. » (Behar-Bechukotai 5770).

ב  הִנֵּה כְעֵינֵי עֲבָדִים אֶל-יַד אֲדוֹנֵיהֶם כְּעֵינֵי שִׁפְחָה אֶל-יַד גְּבִרְתָּהּ כֵּן עֵינֵינוּ אֶל-יְהוָה אֱלֹהֵינוּ  עַד שֶׁיְּחָנֵּנוּ. (תהלים קכג: ב).ש

2 Vois, de même que les yeux des esclaves sont tournés vers la main de leur maître, de même que les yeux de la servante se dirigent vers la main de sa maîtresse, ainsi mes yeux sont tournés vers l’Eternel, notre Seigneur, jusqu’à ce qu’il nous ait pris en pitié. (Psaume 123 : 2).

[1] Parashat Ré’éh : Deutéronome 11 : 26-16 : 17.

[2] Rambam, Mishneh Tora, Hilkhot Avadim, 9 : 8.

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Shabbat shalom !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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