Parashat Ki Tavo, Israël, la couronne de l’Eternel

 

«Je n’ai pas l’honneur d’être juive et je le regrette. La judéité est peut-être aujourd’hui la dernière forme d’aristocratie en laquelle on puisse croire. J’appartiens moi-même à une famille aristocratique : je suis donc bien placée pour savoir que cela ne signifie rien. Être juif signifie beaucoup de choses. Il y a une noblesse de l’esprit en éveil, qui s’obtient par des siècles de peur, de foi, de courage, d’intranquillité. Cette façon d’être noble appartient aux Juifs plus qu’à tous les autres. Je la salue avec respect et la remercie d’exister » (Amélie Nothomb)

Deux versets du livre du Deutéronome[1] sont probablement les plus difficiles à traduire et à interpréter :

יז אֶת-יְהוָה הֶאֱמַרְתָּ הַיּוֹם לִהְיוֹת לְךָ לֵאלֹהִים וְלָלֶכֶת בִּדְרָכָיו וְלִשְׁמֹר חֻקָּיו וּמִצְוֺתָיו וּמִשְׁפָּטָיו וְלִשְׁמֹעַ בְּקֹלוֹ. יח וַיהוָה הֶאֱמִירְךָ הַיּוֹם לִהְיוֹת לוֹ לְעַם סְגֻלָּה כַּאֲשֶׁר דִּבֶּר-לָךְ וְלִשְׁמֹר כָּל-מִצְוֺתָיו. (דברים כו: יז-יח).ש

17 Tu as glorifié aujourd’hui l’Éternel, en l’adoptant pour ton Seigneur, en marchant dans ses voies, en observant ses lois, ses préceptes, ses statuts, et en écoutant sa parole ; 18 et l’Éternel t’a glorifié aujourd’hui en te conviant à être son peuple privilégié, comme il te l’a annoncé, et à garder tous ses commandements. (Deutéronome 26 : 17-18).

Nous rencontrons une double difficulté. La première réside dans la traduction du verbe  /הֶאֱמִירְךָ HéEMIReKha dont la racine א.מ.ר.  se présente sous la forme du factitif (Hif’hil). Quant à l’expression עַם סְגֻלָּה/ AM SeGOuLaH, nombreux sont les traducteurs qui s’efforcent d’être au plus près de la source.

La réponse à la seconde difficulté permettra de résoudre la première difficulté.

Que peut signifier l’expression עַם סְגֻלָּה/ AM SeGOuLaH ?

Nombreuses sont les traductions proposées. L’une d’elles : « peuple trésor [אוֹצָר] »[2].

ה וְעַתָּה אִם-שָׁמוֹעַ תִּשְׁמְעוּ בְּקֹלִי וּשְׁמַרְתֶּם אֶת-בְּרִיתִי וִהְיִיתֶם לִי סְגֻלָּה מִכָּל-הָעַמִּים כִּי-לִי כָּל-הָאָרֶץ. (שמות יט: ה).ש

5 Désormais, si vous écoutez ma voix, si vous gardez mon alliance, vous serez mon trésor entre tous les peuples ! Car toute la terre est à moi (Exode 19 : 5).

Nous serions naturellement tentés de croire que cette élection est élitiste et discriminatoire. Or, une lecture approfondie révèle qu’il n’en est rien. Le professeur et philologue Its’hak Heinmann[3] (1876- 1957), lauréat du prestigieux « Prix Israël » en 1955, fait remarquer que les termes כִּי-לִי כָּל-הָאָרֶץ  clôturant le verset Exode 19 : 5  confèrent une dimension universelle à l’élection d’Israël. Ainsi, nous pourrions également traduire עַם סְגֻלָּה/ AM SeGOuLaH par « peuple singulier » porteur d’une vocation particulière qui, loin d’octroyer à Israël un privilège quelconque, lui confère une responsabilité à dimension universelle. Le prophète Amos, mieux que tout autre prophète, témoigne de cette responsabilité suprême. Rappelons que le prophète Amos, fustigeant Israël lorsque celui-ci manque à sa vocation, ose mettre sur le même plan le peuple du Seigneur et les Nations. Cessant d’être un exemple pour l’ensemble du genre humain, en voulant devenir « un peuple comme les autres », nous saisissons qu’Israël, ô combien, ne jouit d’aucun privilège :

ו כֹּה אָמַר יְהוָה עַל-שְׁלֹשָׁה פִּשְׁעֵי יִשְׂרָאֵל וְעַל-אַרְבָּעָה לֹא אֲשִׁיבֶנּוּ עַל-מִכְרָם בַּכֶּסֶף צַדִּיק וְאֶבְיוֹן בַּעֲבוּר נַעֲלָיִם. (עמוס ב: ו).ש

6 Ainsi parle l’Eternel : A cause du triple, du quadruple crime d’Israël, je ne le révoquerai pas, [mon arrêt] : parce qu’ils vendent le juste pour de l’argent et le pauvre pour une paire de sandales. (Amos 2 : 6).

Cette responsabilité d’ordre cosmique ne repose sur Israël qu’après l’échec répétitif de l’Humanité à construire un monde meilleur. Le premier couple Adam et ‘Hava brave le premier interdit biblique de ne point consommer du fruit de la Connaissance du Bien et du Mal. Caïn assassine son frère Abel. Noah (Noé) s’enivre, amenant son fils ‘Ham à découvrir sa nudité.  Le peuple d’Israël, quant à lui, est appelé à réparer les brèches ouvertes au mal par la pratique de la Justice, à maîtriser ses passions en refusant d’adopter les mœurs dépravées de l’Egypte pharaonique et à devenir, ainsi, un modèle d’éthique pour l’ensemble du genre humain. Avraham, le premier des Patriarches, a été élu par l’Eternel pour enjoindre à ses descendants le sens de la Justice :

יט כִּי יְדַעְתִּיו לְמַעַן אֲשֶׁר יְצַוֶּה אֶת-בָּנָיו וְאֶת-בֵּיתוֹ אַחֲרָיו וְשָׁמְרוּ דֶּרֶךְ יְהוָה לַעֲשׂוֹת צְדָקָה וּמִשְׁפָּט לְמַעַן הָבִיא יְהוָה עַל-אַבְרָהָם אֵת אֲשֶׁר-דִּבֶּר עָלָיו. (בראשית יח: יט).ש

19 Si je l’ai distingué [Avraham], c’est pour qu’il prescrive à ses fils et à sa maison après lui d’observer la voie de l’Éternel, en pratiquant la vertu et la justice ; afin que l’Éternel accomplisse sur Avraham ce qu’il a déclaré à son égard. (Genèse 18 : 19).

L’Alliance avec Avraham annonce celle que conclura l’Eternel avec toutes les Nations :

ו אֲנִי יְהוָה קְרָאתִיךָ בְצֶדֶק וְאַחְזֵק בְּיָדֶךָ וְאֶצָּרְךָ וְאֶתֶּנְךָ לִבְרִית עָם לְאוֹר גּוֹיִם. (ישעיהו מב: ו).ש

6 « Moi, l’Eternel, je t’ai appelé pour la justice et je te prends par la main ; je te protège et je t’établis pour l’alliance des peuples et la lumière des nations (Isaïe 42 : 6).

Comment traduire le verbe /הֶאֱמִירְךָ HéEMIReKha ?

Ce terme généralement traduit par « glorifier, élever » (le mot « אָמִיר AMiR » signifiant « cime d’un arbre »), « promettre, avouer, confirmer » comporte un sens moins connu que nous révèle le grand commentateur Rabbi Saadya Gaon (882-942). Selon ce dernier, s’inspirant de la langue arabe, ce terme signifie « diriger »[4] et l’on pourrait même ajouter « couronner », autrement dit « être porté à la cime du pouvoir ». De la même manière qu’Israël couronne l’Eternel par la pratique des mitsvoth (injonctions divines), l’Eternel couronne Israël de son plus beau diadème.

ו וְאַתֶּם תִּהְיוּ-לִי מַמְלֶכֶת כֹּהֲנִים וְגוֹי קָדוֹשׁ אֵלֶּה הַדְּבָרִים אֲשֶׁר תְּדַבֵּר אֶל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל. (שמות יט: ה-ו).ש

6 mais vous, vous serez pour moi un royaume de serviteurs (Cohanim) et une nation séparée.’ Telles sont les paroles que tu tiendras aux enfants d’Israël. » (Exode 19 : 5-6).

Puis, suivant le modèle d’Avraham, le Patriarche d’Israël, les peuples en viendront à ne plus former qu’un seul faisceau dénommé le « peuple du Seigneur d’Avraham » !

י  נְדִיבֵי עַמִּים נֶאֱסָפוּ-עַם אֱלֹהֵי אַבְרָהָם:
כִּי לֵאלֹהִים מָגִנֵּי-אֶרֶץ מְאֹד נַעֲלָה. (תהלים מז: י).ש

10 Que les plus nobles d’entre les nations s’assemblent le peuple du Seigneur d’Avraham ! Car du Seigneur relèvent ceux qui sont les boucliers de la terre : il est souverainement élevé. (Psaume 47 : 10).

Autrement dit, l’élection d’Israël, loin d’être discriminatoire ou totalitaire, rayonne, selon la pensée de l’illustre philosophe Emmanuel Levinas sur l’ensemble du genre humain. Le peuple d’Israël, en répondant à sa vocation, est celui par lequel adviendra le Tikkoun HaOlam.

Le Rav Lord Jonathan Sacks enseigne :

« Je suis Juif parce que nos ancêtres ont été les premiers à voir que le monde est guidé par un but moral, que la réalité n’est pas une guerre incessante des éléments, à adorer comme des dieux, ni l’histoire une bataille dans laquelle la force est juste et où le pouvoir doit être apaisé. La tradition judaïque a façonné la civilisation morale de l’Occident, enseignant pour la première fois que la vie humaine est sacrée, que l’individu ne peut jamais être sacrifié pour les masses, et que riches et pauvres, grands et petits, sont tous égaux devant Dieu ». (Why I am a Jew?).

ג  הַלְלוּ-יָהּ כִּי-טוֹב יְהוָה זַמְּרוּ לִשְׁמוֹ כִּי נָעִים. ד  כִּי-יַעֲקֹב בָּחַר לוֹ יָהּ יִשְׂרָאֵל לִסְגֻלָּתוֹ. (תהלים קלה: ג-ד).ש

3 Louez le Seigneur, car l’Eternel est bon, célébrez son nom, car il est doux, 4 car le Seigneur a fait choix de Jacob ; d’Israël il a fait son peuple d’élection. (Psaume 135 : 3-4).

[1] Parashat Ki Tavo : Deutéronome 26 : 1-29 : 8.

[2] Rashi sur le verset Exode 19 : 5.

[3] Article « בחירת ישראל, Be’hirat Israël » aux Editions Sinaï, Kislev 1945, p. 18. Source cit par la Professeure Ne’hama Leibovitch: « Hagadat Ne’hama ».

[4] Cf. Académie de la Langue hébraïque sur le nom « אָמִיר AMiR ».

Notons que les termes d’Emir et d’amiral, d’origine arabe, viennent de la même racine verbale א.מִ.ר A.M.R. « dire, ordonner » ( I Rois 3 : 25).

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Shabbat shalom !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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