Haftarat Tolédot, Irréductible Alliance

« La seule base du choix de Dieu a été son amour et sa loyauté: « c’est parce qu’il vous aime et tient le serment fait à vos pères: » (Deut. 7,8)(Commission pontificale biblique- Le peuple juif et ses saintes Écritures dans la Bible chrétienne, 2001).

Dans la parashat Tolédot[1], Rivkah éprouve une préférence à l’égard de son fils Ya’akov (Jacob) au détriment de Essav (Esaü) :

כח וַיֶּאֱהַב יִצְחָק אֶת-עֵשָׂו כִּי-צַיִד בְּפִיו וְרִבְקָה אֹהֶבֶת אֶת-יַעֲקֹב. (בראשית כה: כח).ש

28 Et lsaac aimait Ésaü parce qu’il mettait du gibier dans sa bouche ; mais Rébecca préférait Jacob. (Genèse 25 : 28).

Dans le texte de la Haftarat Toledot[2], à savoir quasiment l’intégralité du livre de Malachie, le dernier des livres prophétiques, c’est le Seigneur qui témoigne de son amour à l’égard de Ya’akov :

ב אָהַבְתִּי אֶתְכֶם אָמַר יְהוָה וַאֲמַרְתֶּם בַּמָּה אֲהַבְתָּנוּ הֲלוֹא-אָח עֵשָׂו לְיַעֲקֹב נְאֻם-יְהוָה וָאֹהַב אֶת-יַעֲקֹב. (מלאכי א: ב).ש

2 « Je vous ai pris en affection, dit l’Eternel ! Vous répliquez : « En quoi nous as-tu témoigné ton amour ? » Esaü n’est-il pas le frère de Jacob ? dit l’Eternel ; or, j’ai aimé Jacob (Malachie 1 : 2).

Le texte de la haftarah nous fait entendre la voix divine. Le dénominateur commun de ces versets réside dans l’absence d’explication qui justifierait cet amour. Car lorsque l’on aime, toute explication devient facultative.

L’on pourrait être tenté de croire, après qu’Its’hak ait octroyé ses bénédictions à Ya’akov, que ce dernier en vienne à jouir de privilèges auprès de l’Eternel. Or la haftarah révèle tout le contraire :

ו בֵּן יְכַבֵּד אָב וְעֶבֶד אֲדֹנָיו וְאִם-אָב אָנִי אַיֵּה כְבוֹדִי וְאִם-אֲדוֹנִים אָנִי אַיֵּה מוֹרָאִי אָמַר יְהוָה צְבָאוֹת לָכֶם הַכֹּהֲנִים בּוֹזֵי שְׁמִי וַאֲמַרְתֶּם בַּמֶּה בָזִינוּ אֶת-שְׁמֶךָ. (מלאכי א: ו).ש

6 Le fils honore son père, l’esclave son maître. Si je suis un père [pour vous], où sont mes honneurs ? Si je suis un maître, où est la vénération qui m’est due ? Ainsi vous parle l’Eternel-des Armées, à vous, ô Cohanim qui avilissez son nom, et qui dites : « En quoi avons-nous avili ton nom ? » (Malachie 1 : 6).

L’Eternel refuse les sacrifices offerts par les Cohanim qui trahissent leur vocation de gardiens fidèles de la flamme sacrée, de surcroît garants jaloux du culte divin :

י … אֵין-לִי חֵפֶץ בָּכֶם אָמַר יְהוָה צְבָאוֹת וּמִנְחָה לֹא-אֶרְצֶה מִיֶּדְכֶם. (מלאכי א: י).ש

10… Je n’ai aucun plaisir à vous voir, dit l’Eternel-des Armées, l’offrande de votre main, je ne la veux pas. (Malachie 1 : 10)

Dans sa colère l’Eternel va même jusqu’à menacer les Cohanim de malédiction :

ב אִם-לֹא תִשְׁמְעוּ וְאִם-לֹא תָשִׂימוּ עַל-לֵב לָתֵת כָּבוֹד לִשְׁמִי אָמַר יְהוָה צְבָאוֹת וְשִׁלַּחְתִּי בָכֶם אֶת-הַמְּאֵרָה וְאָרוֹתִי אֶת-בִּרְכוֹתֵיכֶם וְגַם אָרוֹתִיהָ כִּי אֵינְכֶם שָׂמִים עַל-לֵב. (מלאכי ב: ב).ש

2 Si vous n’écoutez point, et si vous ne prenez pas à cœur de faire honneur à mon nom, dit l’Eternel-des Armées, je déchaînerai contre vous la malédiction, et je maudirai les biens dont je vous ai bénis ; oui, je les maudirai, car vous ne le prenez point à cœur ! (Malachie 2 : 2).

Ce passage dans lequel éclate la colère divine enseigne que la bénédiction donnée à Jacob par son père Its’hak (Isaac) est conditionnée par la conduite d’Israël et de ses dirigeants spirituels :

כח וְיִתֶּן-לְךָ הָאֱלֹהִים מִטַּל הַשָּׁמַיִם וּמִשְׁמַנֵּי הָאָרֶץ וְרֹב דָּגָן וְתִירֹשׁ. (בראשית כז: כח).

28 Puisse-t-il t’enrichir [Jacob], le Seigneur, de la rosée des cieux et des sucs de la terre, d’une abondance de moissons et de vendanges ! (Genèse 27 : 28).

Pourquoi l’Eternel s’apprête-il à maudire ceux-là même qui devraient être un exemple pour l’ensemble de la Nation hébraïque ?

La tribu des Lévi porte en son sein, en vertu de l’Alliance conclue avec l’Eternel, la Vie et la Paix (Malachie 2 : 5) et, à ce titre, ne peut en aucune manière déroger à sa vocation spirituelle d’origine. Les sacrifices apportés par les Cohanim issus des Lévi ont pour dessein de conférer le pardon aux pécheurs et de préserver leur vie. Outre leur vocation de pardon, il incombe aux Lévi d’enseigner la Torah à l’ensemble du peuple d’Israël, enseignement menant à la paix. Le déclin moral et cultuel des Cohanim, piliers d’une société équilibrée, menace d’entraîner la chute d’une grande partie des fils d’Israël.

Ainsi après avoir fustigé les Cohanim, l’Eternel se tourne vers les Judéens en les accusant d’avoir épousé des femmes étrangères, autrement dit des païennes :

יא בָּגְדָה יְהוּדָה וְתוֹעֵבָה נֶעֶשְׂתָה בְיִשְׂרָאֵל וּבִירוּשָׁלִָם כִּי חִלֵּל יְהוּדָה קֹדֶשׁ יְהוָה אֲשֶׁר אָהֵב וּבָעַל בַּת-אֵל נֵכָר. (מלאכי ב: יא).ש

11 Juda a trahi, une abomination s’est perpétrée en Israël et à Jérusalem ; oui, Juda a profané ce qui est sacré devant l’Eternel, ce qui lui est cher ; il a épousé la fille d’un dieu étranger. (Malachie 2 : 11).

Epouser une païenne signifie, alors, épouser et embrasser ses divinités et enfreindre l’Alliance conclue avec les Patriarches !

Aux liaisons interdites s’ajoute la répudiation violente et humiliante des épouses légitimes :

יג וְזֹאת שֵׁנִית תַּעֲשׂוּ כַּסּוֹת דִּמְעָה אֶת-מִזְבַּח יְהוָה בְּכִי וַאֲנָקָה מֵאֵין עוֹד פְּנוֹת אֶל-הַמִּנְחָה וְלָקַחַת רָצוֹן מִיֶּדְכֶם. (מלאכי ב: יג).ש

13 Et voici un autre méfait de votre part: vous êtes cause que l’autel du Seigneur est couvert de larmes, de pleurs et de sanglots, si bien que [le Seigneur] ne peut plus se complaire à vos offrandes ni accepter de présent de votre main.(Malachie 2 : 13).

Le verset, pour exprimer le paroxysme de la douleur de ces femmes et de leur profonde humiliation, fait mention des cris et des larmes versées par celles-ci sur l’autel des sacrifices entendus et reçues par l’Eternel. Les sacrifices hypocrites offerts par les Judéens n’ont, alors, plus leur place sur l’autel :

יד וַאֲמַרְתֶּם עַל-מָה עַל כִּי-יְהוָה הֵעִיד בֵּינְךָ וּבֵין אֵשֶׁת נְעוּרֶיךָ אֲשֶׁר אַתָּה בָּגַדְתָּה בָּהּ וְהִיא חֲבֶרְתְּךָ וְאֵשֶׁת בְּרִיתֶךָ. (מלאכי ב: יד).ש

14 Et vous dites : Pourquoi cela ? Parce que l’Eternel est témoin entre toi et la femme de ta jeunesse, que tu as trahie, elle qui est ta compagne, la femme unie à toi par une alliance (Malachie 2 : 14).

Trahir la femme de sa jeunesse et de sa famille, c’est trahir l’Alliance divine. Ce passage de la haftarah fait écho à la parashat Tolédot au cours duquel la Matriarche Rivka (Rébecca) s’adresse à son époux Isaac afin de lui faire part de son inquiétude relative à la menace guettant leur fils Jacob susceptible d’épouser des païennes (Genèse 27 : 46). Rivka, connaissant l’hostilité d’Its’hak relative aux liaisons étrangères, réussit à réaliser son dessein en contraignant son époux à réagir immédiatement :

א וַיִּקְרָא יִצְחָק אֶל-יַעֲקֹב וַיְבָרֶךְ אֹתוֹ וַיְצַוֵּהוּ וַיֹּאמֶר לוֹ לֹא-תִקַּח אִשָּׁה מִבְּנוֹת כְּנָעַן. (בראשית כח: א).ש

1 Et Isaac appela Jacob et le bénit, puis lui fit cette recommandation : « Ne prends pas femme parmi les filles de Canaan. (Genèse 28 : 1).

Le mot-clé de la haftarah, « בְּרִית – BéRit- Alliance », constitue le cœur même de la haftarah. L’Eternel exprime toute sa déception face à l’attitude de son peuple, plus particulièrement celle des Cohanim issus de la tribu des Lévi, le quatrième fils de Ya’akov (Jacob). Celui qui rétablira l’Alliance est le messager de l’Eternel, Malachie, « Mon messager ».

א הִנְנִי שֹׁלֵחַ מַלְאָכִי וּפִנָּה-דֶרֶךְ לְפָנָי וּפִתְאֹם יָבוֹא אֶל-הֵיכָלוֹ הָאָדוֹן אֲשֶׁר-אַתֶּם מְבַקְשִׁים וּמַלְאַךְ הַבְּרִית אֲשֶׁר-אַתֶּם חֲפֵצִים הִנֵּה-בָא–אָמַר יְהוָה צְבָאוֹת. (מלאכי ג: א).ש

1 Voici, je vais envoyer mon messager, pour qu’il déblaie la route devant moi. Soudain, il entrera dans son sanctuaire, le Maître dont vous souhaitez la venue, le messager de l’Alliance que vous appelez de vos vœux : le voici qui vient, dit l’Eternel-des Armées (Malachie 3 : 1)

Rabbi Lord Jonathan Sacks enseigne :

« Ce n’est pas non plus que l’alliance de Dieu avec les enfants d’Israël signifie qu’ils sont plus justes que les autres. Malachie, le dernier des prophètes, a des mots frappants à dire à ce sujet : D’où le soleil se lève jusqu’à son coucher, mon nom est honoré parmi les nations, et partout l’encens et la pure oblation sont offerts à mon nom, car mon nom est honoré parmi les nations, dit l’Éternel des armées. Mais vous le profanez. . . » (Malachie 1 : 11-12) (A People That Dwells Alone (Balak 5777).

L’on peut avancer, à la lueur de la haftarah et en l’absence de raisons explicites expliquant a priori le choix de Rivka se portant sur son fils Ya’akov, qu’elle comprit que ce dernier serait le fidèle continuateur de « son père » Avraham. Ya’akov comme Avraham communique avec le Divin. Cet amour s’inscrit dans le cadre de l’édification future d’Israël. De la même manière que l’Eternel demande au Patriarche Avraham d’être « תָמִים-TaMIM, parfait et irréprochable » (Genèse 17 : 1), Ya’akov, quant à lui est appelé תָּם-TaM (Genèse 25 : 27) dont la signification est à rapprocher de celle son grand-père, son père spirituel. Alors qu’Esaü[3], comme avant lui Ishmaël[4], a épousé des femmes étrangères, mettant en danger l’Alliance divine, Ya’akov, en somme, est celui des deux frères qui poursuivra l’Alliance divine conclue avec Avraham et même si parfois ses enfants s’avèrent rebelles à leur vocation, l’Alliance conclue avec Israël ne peut être récusée.

י כִּי הֶהָרִים יָמוּשׁוּ וְהַגְּבָעוֹת תְּמוּטֶינָה וְחַסְדִּי מֵאִתֵּךְ לֹא-יָמוּשׁ וּבְרִית שְׁלוֹמִי לֹא תָמוּט אָמַר מְרַחֲמֵךְ יְהוָה.  (ישעיהו נד: י).ש

10 Que les montagnes chancellent, que les collines s’ébranlent, ma tendresse pour toi ne chancellera pas, ni mon Alliance de paix ne sera ébranlée, dit Celui qui t’aime, l’Eternel ! (Isaïe 54 : 10).

[1] Parashat Tolédot: Genèse 25 : 19-28 : 9.

[2] Haftarat Tolédot, Malachie 1 : 1 – 3 : 4

[3] Esaü a épousé deux femmes Hittites, donc pratiquant un culte étranger. C’est peut-être la raison pour laquelle le texte précise que ces deux femmes étaient une source d’amertume pour Isaac et Rivkah (Genèse 26, 34-35). Comprenant que les femmes étrangères ne plaisaient pas à Isaac, il épouse une troisième femme, de la descendance d’Ishmaël (Genèse 28 : 8-9), donc aussi « étrangère » par rapport au culte divin que ses deux premières épouses, qu’il ne répudia point. L’une d’elles sera la grand-mère d’Amaleq, grand ennemi d’Israël.

[4] Ishmaël a eu une mère égyptienne, donc « étrangère » au culte de l’Eternel (Genèse 21 : 9-10) ; il a épousé une Egyptienne (Genèse 21 : 21), confirmant par là le refus du culte de l’Eternel prôné par son père, Avraham.

Shabbat shalom !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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