Haftarat VaYeshev, Justice, Justice !

« Je ne suis pas, messieurs, de ceux qui croient qu’on peut supprimer la souffrance en ce monde ; la souffrance est une loi divine ; mais je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu’on peut détruire la misère… Vous n’avez rien fait, j’insiste sur ce point, tant que l’ordre matériel raffermi n’a point pour base l’ordre moral consolidé ! »  (Victor Hugo, Discours sur la misère, 9 juillet 1849)[1]

ב רַק אֶתְכֶם יָדַעְתִּי מִכֹּל מִשְׁפְּחוֹת הָאֲדָמָה עַל-כֵּן אֶפְקֹד עֲלֵיכֶם אֵת כָּל-עֲוֺנֹתֵיכֶם. (עמוס ג: ב).ש

2 « C’est vous seuls que j’ai distingués entre toutes les familles de la terre, c’est pourquoi je vous demande compte de toutes vos fautes. (Amos 3 : 2).

Le verbe יָדַעְתִּי dont la racine est י. ד. ע./ Y. D. ‘. (Ayin) fait écho à l’élection du futur Patriarche Avraham par l’Eternel :

יט כִּי יְדַעְתִּיו לְמַעַן אֲשֶׁר יְצַוֶּה אֶת-בָּנָיו וְאֶת-בֵּיתוֹ אַחֲרָיו וְשָׁמְרוּ דֶּרֶךְ יְהוָה לַעֲשׂוֹת צְדָקָה וּמִשְׁפָּט לְמַעַן הָבִיא יְהוָה עַל-אַבְרָהָם אֵת אֲשֶׁר-דִּבֶּר עָלָיו. (בראשית יח: יט).ש

19 Si je l’ai distingué, c’est pour qu’il prescrive à ses fils et à sa maison après lui d’observer la voie de l’Éternel, en pratiquant la vertu et la justice ; afin que l’Éternel accomplisse sur Abraham ce qu’il a déclaré à son égard. » (Genèse 18 : 19).

Autrement dit, l’élection d’Israël par l’Eternel se fonde sur la réalisation pleine et entière de sa vocation d’appliquer la Justice. Le prophète Amos rappelant cette vocation abrahamique annonce que le châtiment divin sera appliqué avec une véhémence sans pareille à l’encontre d’Israël pour ne point avoir été fidèle à sa vocation, celle d’assumer ses responsabilités de peuple garant de la Justice divine. La déception divine s’avère être à la hauteur de Son espoir !

En quoi Israël a-t-il dévié de la voie divine ?

ו כֹּה אָמַר יְהוָה עַל-שְׁלֹשָׁה פִּשְׁעֵי יִשְׂרָאֵל וְעַל-אַרְבָּעָה לֹא אֲשִׁיבֶנּוּ עַל-מִכְרָם בַּכֶּסֶף צַדִּיק וְאֶבְיוֹן בַּעֲבוּר נַעֲלָיִם. (עמוס ב: ו).ש

6 Ainsi parle l’Eternel : « A cause du triple, du quadruple crime d’Israël, je ne le révoquerai pas, [mon arrêt] : parce qu’ils vendent le juste pour de l’argent et le pauvre pour une paire de sandales. (Amos 2 : 6).

Amos, le prophète épris de Justice, ne ménage point Israël. Fustigeant avec force et colère Israël, il accuse le peuple de l’Eternel de s’être déshonoré par leur faute grave.

Que signifie « le triple et quadruple crime d’Israël » dans la bouche d’Amos ?

Il nous faut tout d’abord remarquer qu’Amos use à maintes reprises de cette expression « le triple et le quadruple crime », l’appliquant tout d’abord aux habitants de Damas, Gaza, Tyr, Edom et Amon. Puis Yehouda (Juda) est, à son tour, cité et mis sur le même plan que ces nations pratiquant l’iniquité. Amos, vacher et piqueur de sycomores, le prophète venu de Tekoa, ravale, ce faisant, Israël et Yehouda au rang des autres Nations et « met en valeur » son bas niveau spirituel. Aussi, afin de pouvoir faire entendre sa voix et attirer l’attention de tous les Judéens, il débute par l’énumération des fautes des ennemis d’Israël pour finalement asséner de lourdes accusations à l’encontre de son propre peuple.

Amos rappelle en premier lieu les trois interdits fondamentaux – « le triple crime » : rendre un culte à des divinités étrangères, pratiquer l’immoralité dans le domaine des mœurs et verser le sang d’autrui. Chaque fils d’Israël doit être disposé à se livrer totalement, corps et âme, afin de ne point enfreindre ne serait-ce qu’un seul de ces crimes. Quant au « quadruple crime », Amos met en avant les interdits d’ordre éthique relatifs aux plus démunis de la société, ceux qui seraient bien incapables de se défendre : vol du pauvre, corruption de la Justice, viol et crime organisé. Ces fautes, dès le début de la Genèse dénommées HaMaSs, sont à l’origine du déclin du genre humain aboutissant au Déluge.

Mais qui est donc « le juste et le pauvre » mentionnés par le prophète Amos ?

Les Sages d’Israël identifient ce juste et ce pauvre au personnage de YoSsePh (Joseph) qui apparaît pour la première fois dans la parashat VaYeshev :

כח וַיַּעַבְרוּ אֲנָשִׁים מִדְיָנִים סֹחֲרִים וַיִּמְשְׁכוּ וַיַּעֲלוּ אֶת-יוֹסֵף מִן-הַבּוֹר וַיִּמְכְּרוּ אֶת-יוֹסֵף לַיִּשְׁמְעֵאלִים בְּעֶשְׂרִים כָּסֶף וַיָּבִיאוּ אֶת-יוֹסֵף מִצְרָיְמָה. (בראשית לז: כח).ש

28 Or, plusieurs marchands midianites vinrent à passer, qui tirèrent et firent remonter Joseph de la citerne, puis le vendirent aux Ismaélites pour vingt pièces d’argent. Ceux-ci emmenèrent Joseph en Égypte. (Genèse 37 : 28).

Si ce ne sont certes point les frères de Joseph qui vendent ce dernier aux Ishmaélites mais les Midianites, il n’en est pas moins vrai que s’ils ne l’avaient pas jeté dans la citerne dans le dessein de le vendre, l’histoire de Joseph aurait été tout autre.

Ce verset de la Genèse peut être interprété de deux manières différentes. L’on peut comprendre que ce sont des marchands Midianites qui vendent Joseph ou bien, au contraire, que ce sont ses propres frères qui décident de le vendre confirmant, alors, le verset 27 du chapitre 37 de la Genèse. Nous apprenons en effet dans ce verset que les frères émettent l’intention de vendre Joseph. Cette dernière thèse est celle que retient le grand commentateur du Moyen-Age, Rachi.

La particularité du prophète Amos réside dans l’association faite entre la faute éthique à l’encontre d’autrui et la glorification du Nom divin :

ז הַשֹּׁאֲפִים עַל-עֲפַר-אֶרֶץ בְּרֹאשׁ דַּלִּים וְדֶרֶךְ עֲנָוִים יַטּוּ וְאִישׁ וְאָבִיו יֵלְכוּ אֶל-הַנַּעֲרָה לְמַעַן חַלֵּל, אֶת-שֵׁם קָדְשִׁי. (עמוס ב: ז).ש

7 Ils convoitent jusqu’à la poussière du sol répandue sur la tête des malheureux, ils font dévier la route des humbles. Le fils et le père fréquentent la prostituée, outrageant ainsi mon nom sacré. (Amos 2 : 7).

Joseph est, quant à lui, l’antithèse de cette conduite immorale décrite par Amos. Ainsi à l’instant même où la femme de Potiphar tente de charmer Joseph, celui-ci affirme qu’il ne peut sur le plan de sa conscience personnelle trahir son maître car trahir la confiance de ce dernier signifierait également profaner le Nom de l’Eternel. En quelque sorte, la morale personnelle constitue l’expression ultime du service divin :

ח וַיְמָאֵן וַיֹּאמֶר אֶל-אֵשֶׁת אֲדֹנָיו הֵן אֲדֹנִי לֹא-יָדַע אִתִּי מַה-בַּבָּיִת וְכֹל אֲשֶׁר-יֶשׁ-לוֹ נָתַן בְּיָדִי. ט אֵינֶנּוּ גָדוֹל בַּבַּיִת הַזֶּה מִמֶּנִּי וְלֹא-חָשַׂךְ מִמֶּנִּי מְאוּמָה כִּי אִם-אוֹתָךְ בַּאֲשֶׁר אַתְּ-אִשְׁתּוֹ וְאֵיךְ אֶעֱשֶׂה הָרָעָה הַגְּדֹלָה הַזֹּאת וְחָטָאתִי לֵאלֹהִים. (בראשית לט: ח-ט).ש

8 Et il (Joseph) s’y refusa, en disant à la femme de son maître (Potiphar) : « Vois, mon maître ne me demande compte de rien dans sa maison et toutes ses affaires il les a remises en mes mains ; 9 il n’est pas plus grand que moi dans cette maison et il ne m’a rien défendu, sinon toi, parce que tu es son épouse ; et comment puis-je commettre un si grand méfait et offenser le Seigneur ? » (Genèse 39 : 8-9).

Amos décrit la chute d’une société gangrenée de l’intérieur par l’orgueil de l’abondance. Il serait trop facile d’accuser les ennemis extérieurs qui tentent toujours par la force de détruire Israël. En effet, Israël et Juda s’effondrent de l’intérieur, implosant sous l’effet de la corruption et de l’injustice qui, comme la lèpre, dévastent et rongent le tissu social très largement déchiré par les criantes inégalités. Amos prophétise au temps des rois Ouzzia, roi de Juda et Yarov’am (Jéroboam), roi d’Israël (Amos 1 : 1). Cette ère de richesse, de profit et d’abondance sans limite s’accompagne d’abus et de violence. Les nezirim (abstèmes) faisant vœu de s’élever spirituellement en se retirant des plaisirs de la chair et du vin ainsi que les prophètes dénonçant sans peur les dérives de cette société se livrant à l’hédonisme sont voués aux gémonies de la riche aristocratie gouvernante et des juges. C’est en fait l’hostilité, qui plus est, la haine des frères à l’encontre de leur propre frère Joseph qui conduit finalement toute la famille de Jacob-Israël à partir en exil, en Egypte, la Maison de l’esclavage.  

כ צֶדֶק צֶדֶק תִּרְדֹּף לְמַעַן תִּחְיֶה וְיָרַשְׁתָּ אֶת-הָאָרֶץ אֲשֶׁר-יְהוָה אֱלֹהֶיךָ נֹתֵן לָךְ. (דברים טז: כ).ש

20 C’est la Justice, la Justice seule que tu dois poursuivre, alors tu hériteras de la terre que l’Éternel, ton Seigneur, te donne. (Deutéronome 16 : 20).

 

[1] Parashat VaYeshev : Genèse 37 : 1-40 : 23 ; Haftarat VaYeshev : Amos 2 : 6-3 : 8.

Shabbat shalom !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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