Haftarat VaYigash, le rêve de Fraternité

« Ceci est notre espoir. C’est avec cet espoir que je rentre au Sud. Avec cette foi, nous pourrons transformer les discordances de notre nation en une belle symphonie de fraternité. » (« J’ai fait un rêve » (Pasteur Martin Luther King).

La haftarah[1] extraite du prophète Ezéchiel a été choisie par les Sages d’Israël en raison des deux versets suivants :

טז וְאַתָּה בֶן-אָדָם קַח-לְךָ עֵץ אֶחָד וּכְתֹב עָלָיו לִיהוּדָה וְלִבְנֵי יִשְׂרָאֵל חֲבֵרָו וּלְקַח עֵץ אֶחָד וּכְתוֹב עָלָיו לְיוֹסֵף עֵץ אֶפְרַיִם וְכָל-בֵּית יִשְׂרָאֵל חֲבֵרָו. יז וְקָרַב אֹתָם אֶחָד אֶל-אֶחָד לְךָ לְעֵץ אֶחָד וְהָיוּ לַאֲחָדִים בְּיָדֶךָ. (יחזקאל לז: טז-יז).ש

16 « Or toi, fils de l’homme, prends une pièce de bois et écris dessus : « Pour Juda et pour les enfants d’Israël, ses associés. Puis, prends une autre pièce de bois et écris dessus : Pour Joseph, souche d’Ephraïm, et toute la maison d’Israël, ses associés. 17 Rapproche ces pièces l’une de l’autre, pour n’avoir qu’une pièce unique ; et elles seront réunies dans ta main. (Ezéchiel 37 : 16-17).

La source biblique enseigne qu’il n’est jamais impossible de reconstruire la fraternité brisée. Le livre de Bereshit (Genèse) ne commence-t-il point par un échec ? Caïn assassine son frère Abel sans que nous sachions vraiment pourquoi. A partir de ce crime, nous ne cessons d’assister à une suite interminable de luttes fratricides : Isaac/ Ishmaël, Esaü/ Jacob-Israël, Rachel/ Leah. Serait-ce donc là l’Histoire des hommes ? Une Histoire qui s’écrirait avec le sang des uns et la haine des autres ? Le genre humain serait-il si mauvais ?

Le texte biblique se refuse à accepter un tel constat. Rappelons-nous le défi de Jacob adressé à son fils préféré YoSsePh (Joseph) :

יד וַיֹּאמֶר לוֹ לֶךְ-נָא רְאֵה אֶת-שְׁלוֹם אַחֶיךָ וְאֶת-שְׁלוֹם הַצֹּאן וַהֲשִׁבֵנִי דָּבָר וַיִּשְׁלָחֵהוּ מֵעֵמֶק חֶבְרוֹן וַיָּבֹא שְׁכֶמָה. (בראשית לז: יד).ש

14 Et il [Jacob] s’adressa à lui [Joseph] : « Va voir, je te prie, comment se portent tes frères, comment se porte le bétail et rapporte-m’en des nouvelles. » Il l’envoya ainsi de la vallée d’Hébron et Joseph se rendit à Shekhem. (Genèse 37 : 14).

Comment expliquer que Jacob, sachant la vive hostilité de ses fils à l’encontre de Joseph, son fils préféré, puisse envoyer ce dernier vers eux ? Jacob n’engage-t-il point Joseph à subir le sort d’Abel ?

Jacob comprend, de par sa difficile expérience passée, fuyant de devant Esaü, que le fondement de la pérennité de la nation d’Israël repose exclusivement sur l’unité fraternelle. Joseph est celui qui, mieux que tous, aura pour vocation d’unifier tous les frères en une famille. Ainsi Joseph, comme répondant à la parole de Caïn : « Suis-je le gardien de mon frère ? ! » lance ce cri d’espoir :

טז … אֶת-אַחַי אָנֹכִי מְבַקֵּשׁ… (בראשית לז: טז).ש

16… « Ce sont mes frères que je cherche… » (Genèse 37 : 16).

Même lorsque la haine semble atteindre à son paroxysme, Joseph nous enseigne que réparer par l’amour est de l’ordre du possible.

Ainsi, cette réconciliation historique entre Joseph et ses frères qui paraissait relever de l’utopique devient progressivement une réalité palpable :

יח וַיִּגַּשׁ אֵלָיו יְהוּדָה וַיֹּאמֶר בִּי אֲדֹנִי יְדַבֶּר-נָא עַבְדְּךָ דָבָר בְּאָזְנֵי אֲדֹנִי וְאַל-יִחַר אַפְּךָ בְּעַבְדֶּךָ כִּי כָמוֹךָ כְּפַרְעֹה. (בראשית מד: יח).ש

18 Alors Juda s’avança vers lui, en disant : « De grâce, seigneur ! que ton serviteur fasse entendre une parole aux oreilles de mon seigneur et que ta colère n’éclate pas contre ton serviteur ! Car tu es l’égal de Pharaon. (Genèse 44 : 18).

Yehouda (Juda) est, après Reuven, celui d’entre les frères qui tente de sauver Joseph de la mort :

כו וַיֹּאמֶר יְהוּדָה אֶל-אֶחָיו מַה בֶּצַע כִּי נַהֲרֹג אֶת-אָחִינוּ וְכִסִּינוּ אֶת-דָּמוֹ. כז לְכוּ וְנִמְכְּרֶנּוּ לַיִּשְׁמְעֵאלִים וְיָדֵנוּ אַל-תְּהִי-בוֹ כִּי-אָחִינוּ בְשָׂרֵנוּ הוּא וַיִּשְׁמְעוּ אֶחָיו. (בראשית לז: כו-כז).ש

26 Et Juda dit à ses frères : « Quel avantage, si nous tuons notre frère et couvrons sa mort ? 27 Venez, vendons-le aux Ismaélites et que notre main ne soit pas sur lui, car il est notre frère, notre chair ! » Et ses frères consentirent. (Genèse 37 : 26 -27)

Yehouda est également celui qui, contrairement à ses autres frères, se porte totalement garant de son frère Benyamin (Benjamin) :

לב כִּי עַבְדְּךָ עָרַב אֶת-הַנַּעַר מֵעִם אָבִי לֵאמֹר אִם-לֹא אֲבִיאֶנּוּ אֵלֶיךָ וְחָטָאתִי לְאָבִי כָּל-הַיָּמִים. לג וְעַתָּה יֵשֶׁב-נָא עַבְדְּךָ תַּחַת הַנַּעַר עֶבֶד לַאדֹנִי וְהַנַּעַר יַעַל עִם-אֶחָיו. (בראשית מד: לב).ש

32 Car ton serviteur a répondu de cet enfant à son père, en disant : ‘Si je ne te le ramène, je serai coupable à jamais envers mon père.’ 33 Désormais, de grâce, que ton serviteur, à la place du jeune homme, reste esclave de mon seigneur et que le jeune homme reparte avec ses frères. (Genèse 44 : 32).

Cette union des frères est fondamentale car elle servira de fondement à la réconciliation finale de Juda et de Joseph mentionnée au chapitre 37 de la haftarah VaYigash. Les deux royaumes ennemis du Nord (Ephraïm / Israël) et du Sud (Yehouda) qui émergent après le schisme dramatique du royaume unifié de Salomon par les fautes respectives de ce dernier puis de son successeur et fils Re’HaV’AM (Roboam) se réconcilient pour ne plus former qu’un seul et même royaume. Cette union s’accompagne, ensuite, du rassemblement des exilés (Kibbouts Galouyiot) et de la venue du Messie/ Mashia’h, l’oint du Seigneur.

כא וְדַבֵּר אֲלֵיהֶם כֹּה-אָמַר אֲדֹנָי יְהוִה הִנֵּה אֲנִי לֹקֵחַ אֶת-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל מִבֵּין הַגּוֹיִם אֲשֶׁר הָלְכוּ-שָׁם וְקִבַּצְתִּי אֹתָם מִסָּבִיב וְהֵבֵאתִי אוֹתָם אֶל-אַדְמָתָם. כב וְעָשִׂיתִי אֹתָם לְגוֹי אֶחָד בָּאָרֶץ בְּהָרֵי יִשְׂרָאֵל וּמֶלֶךְ אֶחָד יִהְיֶה לְכֻלָּם לְמֶלֶךְ וְלֹא יהיה- (יִהְיוּ-) עוֹד לִשְׁנֵי גוֹיִם וְלֹא יֵחָצוּ עוֹד לִשְׁתֵּי מַמְלָכוֹת עוֹד. (יחזקאל לז: כא-כב).ש

21 Puis dis-leur : Ainsi parle L’Eternel, le Seigneur : Voici, je vais prendre les enfants d’Israël d’entre les nations où ils sont allés, je les rassemblerai de toutes parts et je les conduirai sur leur terre. 22 Et Je les constituerai en nation unie dans le pays, sur les montagnes d’Israël ; un seul roi sera le roi d’eux tous : ils ne formeront plus deux nations et ils ne seront plus jamais fractionnés en deux royaumes. (Ezéchiel 37 : 21-22).

La haftarah VaYigash n’évoque à aucun instant la notion de Teshouvah, de retour vers l’Eternel qui constituerait la condition sine qua non du retour en Israël. L’Eternel promet qu’un jour prochain les frères, animés par la haine les uns envers les autres, aspireront enfin, non point à se fondre, mais à se donner la main. C’est l’union des tribus d’Israël qui conduit l’Eternel à purifier son peuple (Ezéchiel 37 : 23). Toutefois, n’oublions jamais que cette réconciliation trouve son origine dans le pouvoir de rêver ! Les frères de Joseph dénomment ce dernier « בַּעַל הַחֲלֹמוֹת הַלָּזֶה/ Ba’al Ha’HaLoMOT HaLaZeh, le maître des songes » (Genèse 37 : 19).

C’est parce que des hommes ont rêvé que la paix a pu l’emporter sur la guerre, le respect sur le mépris, le dialogue sur le silence et la vie sur la mort. La racine hébraïque du verbe « rêver ח.ל.מ./ ‘H. L. M. » signifie également, au Hif’hil : « fortifier, recouvrer ses forces et la santé » (Isaïe 38 : 16). Le rêve renferme en son sein une puissance de réparation ! Si Martin Luther King n’avait pas été porté par le rêve, son combat en faveur des droits civiques aurait-il abouti ? Si Nelson Mandela n’avait pas été porté par son rêve d’une « nation ‘arc-en ciel’ », son combat contre l’apartheid aurait-il abouti ? Si Théodore Herzl n’avait pas été porté par son rêve d’un état pour les Juifs du monde entier, l’état d’Israël aurait-il été fondé en 1948 ? Thomas Woodrow Wilson (1856-1924), président des Etats-Unis, disait : « Nous grandissons avec des rêves. Les plus grands hommes sont des rêveurs ».

Les deux versets choisis comme ouverture à la haftarah VaYigash constituent en fait la continuité de l’édifiante vision des ossements desséchés soigneusement décrite par le prophète Ezéchiel. L’on assiste à la résurrection d’Israël par le biais de la saisissante image d’ossements, image lugubre de la mort d’Israël en exil, qui, reprenant forme d’hommes, se relèvent de leur tombeau, pour la Vie.

La réalité dépasse souvent le rêve !

א  שִׁיר הַמַּעֲלוֹת
בְּשׁוּב יְהוָה אֶת שִׁיבַת צִיּוֹן הָיִינוּ כְּחֹלְמִים. (תהלים קכו: א)

1 Cantique des degrés. Quand l’Eternel ramena les captifs de Sion, nous étions comme des rêveurs… (Psaume 126 : 1).

[1] Parashah VaYigash :  Genèse 44 : 18-47 : 27 ; Haftarah: Ezéchiel 37 : 15-28.

Shabbat shalom !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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