Haftarat VaYakel, Salomon, Egalité, Justice et Universalisme

« J’ai beaucoup contribué à rendre la Déclaration “universelle”, c’est-à-dire à faire d’elle un monument du droit des gens, protecteur des hommes de tous lieux, de tous territoires, de toutes confessions, sans préoccupation de connaître le régime des États ou des autres groupes humains sous lesquels ils vivent » (René Cassin[1]).

Le livre de Shemot[2] ne relate pas uniquement la libération des Hébreux de l’Egypte esclavagiste mais aussi le programme et la construction du Tabernacle. La haftarat Terouma établit le programme de la construction du Temple à Jérusalem, quand la Parashah Terouma décrit le plan de l’édification de la Tente du Rendez-Vous dans le désert du Sinaï. Nous avions découvert l’esprit de démesure qui animait le roi Salomon aspirant à imiter le style architectural et la vie royale des empires environnants.  La Haftarah VaYakhel, quant à elle, mentionne cette fois-ci la construction de facto du Temple par le roi SheLoMoH, Salomon.

En quoi cette haftarah[3] diverge-t-elle de la parashah VaYakhel décrivant l’édification de la Tente du Rendez-Vous, et en quoi converge-t-elle ?

Comparons la description de ‘Hiram de Tyr, qui sera préposé à l’exécution des travaux de construction du Temple :

יג וַיִּשְׁלַח הַמֶּלֶךְ שְׁלֹמֹה וַיִּקַּח אֶת-חִירָם מִצֹּר. יד בֶּן-אִשָּׁה אַלְמָנָה הוּא מִמַּטֵּה נַפְתָּלִי וְאָבִיו אִישׁ-צֹרִי חֹרֵשׁ נְחֹשֶׁת וַיִּמָּלֵא אֶת-הַחָכְמָה וְאֶת-הַתְּבוּנָה וְאֶת-הַדַּעַת לַעֲשׂוֹת כָּל-מְלָאכָה בַּנְּחֹשֶׁת וַיָּבוֹא אֶל-הַמֶּלֶךְ שְׁלֹמֹה וַיַּעַשׂ אֶת-כָּל-מְלַאכְתּוֹ. (מלכים א, ז: יג-יד)

13 Et le roi Salomon envoya chercher Hiram de Tyr. 14 C’était le fils d’une veuve de la tribu de Naphtali, et son père était un Tyrien, ouvrier en cuivre ; lui-même était plein de sagesse, de discernement et de connaissance pour exécuter tous les travaux du cuivre. Il se rendit auprès du roi Salomon et exécuta tous ses ouvrages. (I Rois 7 : 13-14).

… et celle de Bétsalel, qui, lui, sera préposé aux travaux d’édification du Mishkan (Tabernacle) :

ל וַיֹּאמֶר מֹשֶׁה אֶל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל רְאוּ קָרָא יְהוָה בְּשֵׁם בְּצַלְאֵל בֶּן-אוּרִי בֶן-חוּר לְמַטֵּה יְהוּדָה

לא וַיְמַלֵּא אֹתוֹ רוּחַ אֱלֹהִים בְּחָכְמָה בִּתְבוּנָה וּבְדַעַת וּבְכָל-מְלָאכָה. (שמות לה: ל-לא)

30 Et Moïse dit aux enfants d’Israël : « Voyez ; l’Éternel a désigné nominativement Bétsalel, fils d’Ouri, fils de Hour, de la tribu de Juda. 31 Et Il [Le Seigneur] l’a rempli d’un souffle divin ; de sagesse, de discernement et de connaissance pour tous les arts (Exode 35 : 30-31)

Nombreux sont les points de divergence ressortant de la comparaison de ces deux sources.

En premier lieu, le roi Salomon fait appel à ‘Hiram, le constructeur du Temple. Celui-ci, contrairement à Bétsalel et à Aholiav, les deux principaux constructeurs du Tabernacle, est issu d’une union mixte comme peut le révéler son nom, un nom syrien, comme son homonyme exact, le roi de Tyr ‘Hiram, avec lequel Salomon établit d’intenses relations diplomatiques et commerciales. Alors que sa mère appartient à la tribu de Naphtali, son père, quant à lui, est un païen originaire de Tyr au Liban (il faut toutefois noter que cette ville fait partie du territoire alloué à la tribu d’Asher, territoire qui n’a jamais été conquis tout-à-fait par les Hébreux).

Pourquoi Salomon choisit-il ‘Hiram comme constructeur du Temple ?

Plusieurs raisons peuvent expliquer ce choix, probablement mû par son aspiration à octroyer au Temple une dimension universelle, alors que la Tente du Rendez-Vous, bien que de dimension universelle, n’a été bâtie que par les Hébreux, et n’a été fréquentée que par eux, que ce soit dans le désert ou bien sur le lieu de Shilo, lieu réservé uniquement au culte divin. Le roi Shlomo (Salomon) invite les païens comme les fils d’Israël à prendre part au culte divin :

מא וְגַם אֶל-הַנָּכְרִי אֲשֶׁר לֹא-מֵעַמְּךָ יִשְׂרָאֵל הוּא וּבָא מֵאֶרֶץ רְחוֹקָה לְמַעַן שְׁמֶךָ. מב כִּי יִשְׁמְעוּן אֶת-שִׁמְךָ הַגָּדוֹל וְאֶת-יָדְךָ הַחֲזָקָה וּזְרֹעֲךָ הַנְּטוּיָה וּבָא וְהִתְפַּלֵּל אֶל-הַבַּיִת הַזֶּה. (מלכים א, ח: מא-מב).

41 Et Je t’implore aussi pour l’étranger [le païen] qui ne fait pas partie de ton peuple Israël et qui viendrait de loin pour honorer ton nom. 42 Car ils entendront parler de ton grand nom, de ta main puissante et de ton bras étendu, et ils viendront prier dans cette maison (I Rois 8 : 41-42).

En deuxième lieu, alors que ‘Hiram, Bétsalel et Aholiav sont remplis de la même manière de «חָכְמָה, הַתְּבוּנָה וְדַּעַת, sagesse, discernement et connaissance », Bétsalel et Aholiav sont inspirés par l’Eternel dans l’art d’ériger la Demeure du désert (Exode 35 : 31). Quant à ‘Hiram, maître d’œuvre expert dans le travail des métaux, il est guidé par le savoir ancestral de son père (I Rois 7 : 14). Cela n’est point sans rappeler le savoir des Compagnons du Devoir ou du Tour de France. Une légende ferait, d’ailleurs, remonter l’origine des Compagnons de France à trois fondateurs : l’architecte tailleur de pierre Maître Jacques et le moine constructeur, le charpentier Père Soubise, mais aussi le roi Salomon. En quelque sorte, le roi Salomon préfère, dans l’édification phénoménale du Temple, s’appuyer essentiellement sur la longue tradition du savoir-faire acquis par ‘Hiram de son père païen plutôt que sur l’inspiration divine. Salomon, peu satisfait de la menora unique placée dans la Tente du Rendez-Vous, enjoint à ‘Hiram de façonner pas moins de dix candélabres d’or pur qu’il introduit dans la chambre du Saint, du Qodesh ! (I Rois 7 : 49) Toutes les grandes civilisations se sont élevées et ont pu perdurer grâce au maintien de leur savoir-faire ancestral. Ainsi, au pays du Soleil Levant, le Japon, les Takumi, maîtres artisans experts dans leurs domaines respectifs, sont les héritiers d’une longue tradition artisanale. Soixante-mille heures d’expérience (soit vingt-deux ans environ), font d’eux des Takumi, sachant que les Compagnons (mot signifiant « partager son pain ensemble ») du Devoir sont nominés après « seulement » sept ans ! Le terme nippon « Takumi » signifie aussi bien : « beau, compétent, futur », que « fruit ».

En troisième lieu, la source biblique nous enseigne que la mère de ‘Hiram, issue de la tribu de Naphtali, est veuve.

Pourquoi le texte indique-t-il à la fois le veuvage de la mère de ‘Hiram et son origine tribale ?

Outre les capacités artisanales de ‘Hiram, ce choix d’un orphelin exprime très probablement la volonté du roi Salomon de faire du Temple le Lieu par excellence pour les plus démunis : la veuve et l’orphelin.

יז כִּי יְהוָה אֱלֹהֵיכֶם הוּא אֱלֹהֵי הָאֱלֹהִים וַאֲדֹנֵי הָאֲדֹנִים הָאֵל הַגָּדֹל הַגִּבֹּר וְהַנּוֹרָא אֲשֶׁר לֹא-יִשָּׂא פָנִים וְלֹא יִקַּח שֹׁחַד. יח עֹשֶׂה מִשְׁפַּט יָתוֹם וְאַלְמָנָה וְאֹהֵב גֵּר לָתֶת לוֹ לֶחֶם וְשִׂמְלָה. יט וַאֲהַבְתֶּם אֶת-הַגֵּר כִּי-גֵרִים הֱיִיתֶם בְּאֶרֶץ מִצְרָיִם. (דברים י: יז-יט)

17 Car l’Éternel, votre Seigneur, c’est le Seigneur des dieux et le Maître des maîtres, L’Eternel souverain, puissant et redoutable, qui ne fait point acception de personnes et ne cède point à la corruption ; 18 qui fait droit à l’orphelin et à la veuve ; qui témoigne son amour à l’étranger, en lui assurant le pain et le vêtement. 19 Et vous aimerez l’étranger, vous qui fûtes étrangers dans le pays d’Egypte ! (Deutéronome 10 : 17-19).

Quant à l’appartenance sociale de la mère de ‘Hiram, elle est rattachée à la tribu de Naphtali, fils de Bilha, la servante de Ra’hel femme de Ya’aqov. Le roi Salomon, issu de la tribu royale et messianique de YeHouDa (Juda) fils de Léah, désire, au-delà des qualités de maître d’œuvre de ‘Hiram, exprimer sa volonté de fonder le Temple sur le principe fondamental d’Egalité. Le Temple constitue le Lieu par excellence de la réconciliation des frères, quelle que puisse être leur appartenance tribale, car tous sont fils d’un même père, Ya’aqov. Cette noble idée d’égalité est déjà présente dans la parashat VaYakel. Les deux artisans Bétsalel, issu de la Tribu de Juda fils de Leah et Aholiav, issu de la moindre des tribus d’Israël, Dan, fils de la servante de Léah Zilpah, édifient tous deux, main dans la main, la Tente du Rendez-Vous :

ב וַיִּקְרָא מֹשֶׁה אֶל-בְּצַלְאֵל וְאֶל-אָהֳלִיאָב וְאֶל כָּל-אִישׁ חֲכַם-לֵב אֲשֶׁר נָתַן יְהוָה חָכְמָה בְּלִבּוֹ כֹּל אֲשֶׁר נְשָׂאוֹ לִבּוֹ לְקָרְבָה אֶל-הַמְּלָאכָה לַעֲשֹׂת אֹתָהּ. (שמות לו: ב).

2 Et Moïse manda Bétsalel et Oholiav, ainsi que tous les hommes remplis de sagesse du cœur à qui le Seigneur avait départi la sagesse dans son cœur, quiconque se sentait le cœur porté vers l’œuvre, et capable de l’exécuter. (Exode 36 : 2).

La grandeur de Salomon réside non point tant dans sa vision majestueuse et monumentale du Temple mais plutôt dans sa vision intérieure, à savoir édifier un Temple sur des valeurs intemporelles d’Universalisme, de Justice et d’Egalité !

ג וַיֹּאמֶר יְהוָה אֵלָיו שָׁמַעְתִּי אֶת-תְּפִלָּתְךָ וְאֶת-תְּחִנָּתְךָ אֲשֶׁר הִתְחַנַּנְתָּה לְפָנַי הִקְדַּשְׁתִּי אֶת-הַבַּיִת הַזֶּה אֲשֶׁר בָּנִתָה לָשׂוּם-שְׁמִי שָׁם עַד-עוֹלָם וְהָיוּ עֵינַי וְלִבִּי שָׁם כָּל-הַיָּמִים. (מלכים א, ט: ג)

3 Et [L’Eternel] lui dit [à Salomon] : « J’accueille ta prière et la supplication que tu m’as adressée : cette maison que tu as bâtie, je la sanctifie en y faisant régner mon nom à jamais, en y dirigeant constamment Mes Yeux et Mon Cœur. (I Rois 9 : 3).

[1] R. Cassin, Cahiers de l’Alliance israélite universelle, n˚ 120, septembre-octobre 1958, p. 97.

[2] Parashat VaYakhel : Exode 35 : 1-38 : 20.

[3] Haftarat VaYakhel I Rois 7 : 13-26, selon le rite séfarade

Haftarat VaYakhel I Rois 7 : 40-50, selon le rite ashkénaze

Shabbat shalom !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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