Haftarat Shémini, Aux limites de l’Absolu

« Ce qu’il y a de pire chez le fanatique, c’est la sincérité » (Oscar Wilde)

Une première lecture de la haftarat Shémini[1] révèle clairement le dénominateur commun reliant cette dernière à la parashah du même nom. Au tout début de la parashat Shémini [2], l’on assiste à la mort subite des deux fils du Cohen HaGadol (grand-prêtre), Aaron, Nadav et Avihou, au moment même de l’inauguration de la Tente du Rendez-Vous.

א וַיִּקְחוּ בְנֵי-אַהֲרֹן נָדָב וַאֲבִיהוּא אִישׁ מַחְתָּתוֹ וַיִּתְּנוּ בָהֵן אֵשׁ וַיָּשִׂימוּ עָלֶיהָ קְטֹרֶת וַיַּקְרִיבוּ לִפְנֵי יְהוָה אֵשׁ זָרָה אֲשֶׁר לֹא צִוָּה אֹתָם. ב וַתֵּצֵא אֵשׁ מִלִּפְנֵי יְהוָה, וַתֹּאכַל אוֹתָם וַיָּמֻתוּ לִפְנֵי יְהוָה. (ויקרא י: א-ב)

1 Et les fils d’Aaron, Nadav et Avihou, prenant chacun leur encensoir, y mirent du feu, sur lequel ils jetèrent de l’encens, et apportèrent devant le Seigneur un feu profane qu’il ne leur avait point ordonné. 2 Et un feu s’élança de devant le Seigneur et les dévora, et ils moururent devant le Seigneur. (Lévitique 10 : 1-2).

La haftarat Shémini, quant à elle, révèle la mort foudroyante de Ouzza qui, dans la joie et la liesse, accompagne l’Arche d’Alliance vers Jérusalem :

ו וַיָּבֹאוּ עַד-גֹּרֶן נָכוֹן וַיִּשְׁלַח עֻזָּה אֶל-אֲרוֹן הָאֱלֹהִים וַיֹּאחֶז בּוֹ כִּי שָׁמְטוּ הַבָּקָר. ז וַיִּחַר-אַף יְהוָה בְּעֻזָּה, וַיַּכֵּהוּ שָׁם הָאֱלֹהִים עַל-הַשַּׁל וַיָּמָת שָׁם עִם אֲרוֹן הָאֱלֹהִים. (שמואל ב, ו: ו-ז)

6 Comme on arrivait à l’aire de Nakhôn, Ouzza s’élança vers l’arche du Seigneur et s’y agrippa, parce que les bœufs avaient glissé. 7 Et la colère du Seigneur s’alluma contre Ouzza, et il le frappa sur place pour cette faute ; et il mourut là, avec l’Arche du Seigneur. (II Samuel 6 : 6-7).

Comment les deux fils d’Aaron, reconnus pour leur grandeur spirituelle, ont-ils pu succomber sous le coup de la sentence divine ? Comment aussi expliquer la mort de Ouzza qui, dans sa tentative désespérée d’éviter la chute de l’Arche d’Alliance, connaît un sort identique à celui de Nadav et Avihou ? N’aurions-nous point agi de semblable manière ?

La Tora indique que Nadav et Avihou offrent un « feu étranger que l’Eternel n’a pas ordonné » et sont à ce titre mis à mort. Nadav et Avihou auraient-ils introduit dans leur offrande sacrée une intention païenne syncrétiste qui leur aurait valu cette fin aussi tragique ?

Pour répondre à cette controverse, revenons au livre de Shemot (Exode) qui cite pour la première fois l’interdit formel d’offrir un « encens étranger » :

ט לֹא-תַעֲלוּ עָלָיו קְטֹרֶת זָרָה. (שמות ל: ט)

9 Vous n’y offrirez point [sur l’autel des encens] un encens étranger… (Exode 30 : 9).

Le grand commentateur Rachi interprète ce verset ainsi :

«קְטֹרֶת זָרָה: שׁוּם קְטוֹרֶת שֶׁל נְדָבָה כֻּלָּן זָרוֹת לוֹ חוּץ מִזּוֹ:»

« Un encens profane : Aucun encens provenant d’offrandes volontaires. Ils lui sont tous « profanes », sauf celui-ci. ».

Autrement dit, Nadav et Avihou, loin d’avoir eu une quelconque intention de profaner le Nom ineffable, ont cru bon, dans l’enthousiasme de l’inauguration de la Tente du Rendez-Vous, d’ajouter volontairement une nouvelle part d’encens. Telle est également la thèse soutenue par RaMBaN (Na’hmanide). Le Cohen, chargé du service divin, est tenu de suivre une procédure dont les conditions rituelles relevant d’une extrême rigueur ne lui permettent en rien de modifier l’injonction divine (Cf. Lévitique 16 : 12- 13). L’injonction divine est impérative, invariante et contraignante ! Aucune place n’est laissée à l’émotion que pourrait éprouver le Cohen lors de sa pratique rituelle.

Si, certes, la Tora révèle le sens de la mort des deux fils d’Aaron, comment expliquer celle de OuZza, alors même qu’il tente désespérément de retenir l’Arche d’Alliance qui est sur le point de chuter ?

Cette mort subite est, selon les Sages d’Israël, déjà inscrite dans le nom du père de OuZza, AViNaDaV. En effet, comme le font remarquer les Sages d’Israël, AViNaDaV est la contraction des deux noms des fils d’Aaron, NaDaV et AViHou intégralement brûlés pour avoir offert un feu étranger.

Plusieurs raisons peuvent éclaircir, selon les Sages d’Israël, les raisons du foudroiement de OuZza.

La première raison invoquée se fonde sur le verset suivant :

ט וְלִבְנֵי קְהָת…  כִּי-עֲבֹדַת הַקֹּדֶשׁ עֲלֵהֶם, בַּכָּתֵף יִשָּׂאוּ. (במדבר ז: ט)

9 Quant aux enfants de Kehath… chargés du service des objets sacrés, ils devaient les porter sur l’épaule. (Nombres 7 : 9).

L’Arche d’Alliance, contrairement aux autres instruments, doit impérativement être portée sur les épaules de Kehat, l’une des trois familles lévitiques. Or, la haftarah Shémini spécifie clairement que l’Arche d’Alliance, mise sur le même plan que les autres instruments, est transportée sur un charriot à bestiaux et non sur les épaules des Cohanim :

ג וַיַּרְכִּבוּ אֶת-אֲרוֹן הָאֱלֹהִים אֶל-עֲגָלָה חֲדָשָׁה וַיִּשָּׂאֻהוּ מִבֵּית אֲבִינָדָב אֲשֶׁר בַּגִּבְעָה וְעֻזָּא וְאַחְיוֹ בְּנֵי אֲבִינָדָב נֹהֲגִים אֶת-הָעֲגָלָה חֲדָשָׁה. (שמואל ב, ו: ג)

3 Et l’on plaça l’Arche du Seigneur sur un chariot neuf, et on la transporta depuis la maison d’Avinadav, située sur la colline ; Ouzza et Ahyo, fils d’Avinadav, conduisaient ce chariot neuf. (II Samuel 6 : 3).

L’excès de respect à l’égard de l’Arche d’Alliance aussi bien que des Dix Paroles serait à l’origine de la fin tragique de Ouzza qui, n’appartenant pas à la famille lévitique de Kehat, n’était pas habilité à s’en approcher. Les Sages d’Israël soutiennent que la volonté d’ajouter à l’injonction divine revient à diminuer et à amoindrir cette dernière (כָּל הַמּוֹסִיף גּוֹרֵעַ /kol HaMossif Goréa’; Traité Sanhédrin 29 : a)[3]. La Tora met en garde l’Humanité contre l’outrance fanatique d’un zèle corrupteur.

La grande commentatrice du TaNaKh, Ne’hama Leibowitz[4] (1905-1997) soutient une troisième raison. Elle soutient que l’on ne doit pas uniquement imputer la mort de Ouzza à une lacune rituelle mais à l’atmosphère qui, alors, prévalait dans le camp de David. Pour étayer sa thèse, Ne’hama Leibowitz compare les versets précédant l’échec de la première montée de l’Arche d’Alliance à Jérusalem à ceux d’après le drame.

Avant le drame :

ה וְדָוִד וְכָל-בֵּית יִשְׂרָאֵל מְשַׂחֲקִים לִפְנֵי יְהוָה בְּכֹל עֲצֵי בְרוֹשִׁים וּבְכִנֹּרוֹת וּבִנְבָלִים וּבְתֻפִּים וּבִמְנַעַנְעִים וּבְצֶלְצֱלִים. (שמואל ב, ו »ה)

5 Et David et toute la maison d’Israël jouaient, devant le Seigneur, de toutes sortes d’instruments de bois de cyprès : harpes, luths, tambourins, sistres et cymbales. (II Samuel 6 : 5).

Après le drame :

טו וְדָוִד וְכָל-בֵּית יִשְׂרָאֵל מַעֲלִים אֶת-אֲרוֹן יְהוָה, בִּתְרוּעָה וּבְקוֹל שׁוֹפָר. (שמואל ב, ו: ט »ו

15 Et David et toute la maison d’Israël font monter [vers Jérusalem] l’arche du Seigneur avec une clameur de joie et au son du cor (Shophar). (II Samuel 6 : 15).

La comparaison des deux versets révèle que les fils d’Israël, entraînés par le roi David font usage, lors de la première montée, d’instruments de musique profane, contrairement à la seconde montée où l’on découvre le son du shophar qui n’est point sans rappeler le passage du livre de l’Exode citant le retentissement du cor au moment du Don des Dix Paroles à Moïse (Exode 20 : 14). La légèreté, l’amusement et le divertissement sont absolument à bannir de la sphère de Sainteté qui entoure l’Arche d’Alliance.

Alors que les fils d’Aaron rajoutent une part d’eux-mêmes avec tout le sérieux qui est le leur, le peuple d’Israël, par le biais de Ouzza fait abstraction des règles entourant l’Arche d’Alliance.

La source biblique tend à montrer l’étroite limite séparant le culte étranger du culte monothéiste et nous enjoint à la plus grande prudence, dès lors que nous pénétrons dans le champ du Sacré et de l’Absolu.

Il est difficile au commun des mortels de saisir la gravité et le poids du service divin au sein du Tabernacle ou du Temple. Ce service ne souffre aucun écart et requiert à la fois une rigueur extrême et une prudence à toute épreuve, tel un funambule qui, marchant sur un fil ténu, aurait à relier deux points séparés par un précipice.

Les deux textes de la haftarah et de la parashah mettent en exergue le principe d’hétéronomie s’opposant à celui d’autonomie. Selon le philosophe Emmanuel Kant, toute loi imposée de l’extérieur aliène l’être. Selon Kant, « Une volonté libre et une volonté soumise à des lois morales sont par conséquent une seule et même chose »[5]. L’Homme n’atteint donc la liberté que par les lois qu’il se sera données. A la thèse de Kant refusant de fonder l’exigence éthique sur le principe d’Une Divinité suprême s’oppose le principe de théonomie selon lequel la loi divine transcende la volonté humaine. Dans ce cas, le principe de libre-arbitre se trouverait totalement annihilé. Le Cohen dont la racine כ.ה.נ.ֹ /C.H.N signifie « servir [le Seigneur] » doit effacer toute forme d’ego. Le Cohen est homme de loi. Le Prophète est homme d’éthique. Le Cohen, contrairement au Prophète נָבֵיא /NaVi, n’appartient pas directement et nécessairement à la sphère morale mais à la sphère du Sacré, de l’impératif non point éthique mais de l’impératif religieux. Pourquoi avons-nous le devoir de nous soumettre aux lois strictes de la cashrout, du sha’atnez, de la vache rousse ? En fait, aucune réponse explicite n’est rapportée dans la source du TaNaKh. Dans le cas de ces règles inaccessibles à l’entendement, la Tora vise essentiellement à briser l’orgueil de l’Homme en lui enseignant ses propres limites. La conquête de la Nature et l’exploitation de ses ressources, les progrès de la Science, s’ils apportent des solutions à nombre de nos problèmes, ne doivent jamais faire oublier à l’Humanité qu’elle reste fortement dépendante d’un Absolu transcendant toute forme possible de raisonnement mue uniquement par la Raison. Cela expliquerait probablement le silence d’Aaron à la mort de ses fils.

א וְעַתָּה יִשְׂרָאֵל שְׁמַע אֶל-הַחֻקִּים וְאֶל-הַמִּשְׁפָּטִים אֲשֶׁר אָנֹכִי מְלַמֵּד אֶתְכֶם לַעֲשׂוֹת לְמַעַן תִּחְיוּ וּבָאתֶם וִירִשְׁתֶּם אֶת-הָאָרֶץ אֲשֶׁר יְהוָה אֱלֹהֵי אֲבֹתֵיכֶם נֹתֵן לָכֶם. ב לֹא תֹסִפוּ עַל-הַדָּבָר אֲשֶׁר אָנֹכִי מְצַוֶּה אֶתְכֶם, וְלֹא תִגְרְעוּ מִמֶּנּוּ לִשְׁמֹר אֶת-מִצְוֺת יְהוָה אֱלֹהֵיכֶם אֲשֶׁר אָנֹכִי מְצַוֶּה אֶתְכֶם. (דברים ד: א-ב)

1 « Et maintenant donc, ô Israël ! Ecoute les lois et les règles que je t’enseigne pour les pratiquer, afin que vous viviez et que vous arriviez à posséder le pays que l’Éternel, le Seigneur de vos pères, vous donne. 2 Vous ne rajoutez rien à ce que je vous enjoins et vous ne retranchez rien, de manière à observer les ordonnances de l’Éternel, votre Seigneur, tels que je vous les prescris. (Deutéronome 4 : 1-2).

[1] Haftarat Shémini: selon le rite ashkénaze : II Samuel 6 : 1-7 : 17. Selon le rite séfarade : II Samuel 6 : 1-19.

[2] Parashat Shemini : Lévitique 9 : 1-11 : 47.

[3]  Ecclésiaste 3 : 14 ; Proverbes 30 : 6.

[4] נחמה לייבוביץ, גיליונות פרשת שבוע, פרשת שמיני, תש »ל.

[5] Emmanuel Kant, « Fondement de la métaphysique des mœurs », Delagrave, 1975.

Shabbat shalom !

Haïm Ouizemann

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